Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 195 sur 209

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Cent quarante signes

Lundi 11 février

« Ce n’est pas que je n’aie rien à vendre, explique le poissonnier, c’est que je ne suis plus vendeur. »

Le charcutier, sa radio toujours accolée à l’oreille : « La météo n’est pas bonne et le pire est à venir. »

Chez la fleuriste, les fleurs sont flétries, perdent leurs couleurs à vue d’œil.

Tristesse poignante de mon chien, qui attend sa nouvelle maîtresse à l’entrée du marché et affecte de ne pas me reconnaître, pour ne pas la heurter.

 

Lundi 11 février

 

Rêve. L’exposition a lieu sous terre. Les peintures sont sans titres. Presque toutes recouvertes de poussière.

9 h, Malakoff. À la fenêtre, à peine debout, je fais comme si ce que je voyais n’existait pas.

Comme si ce que je voyais n’était que le couvercle d’une boîte où seraient enfouis mes rêves.

Il est loin le temps où le tronçon de rue qui occupe mon champ de vision recouvrait une réalité immense, chargée d’effroi jusqu’à la gueule.

Qu’aurait été ma vie si ma maison n’avait pas eu de fenêtres ? J’aurais été comme un homme sans le sou, dans l’incapacité de s’en sortir.

L’avenue Pierre-Larousse, plus désolée que jamais, ce matin, sous les averses.

L’hiver ne nous a pas loupés. Même les chiens claquent des dents.

Pourquoi n’avoir fait qu’une bouchée des jeunes filles, au détour d’un mot ? Détruire ceux qu’on aime pour faire une phrase, un mot.

Pourquoi en est-il presque toujours ainsi avec ceux qu’on aime sur cette terre ?

Je ne mesure pas la chance que j’ai d’aimer une femme hors champ en tous points, ce qui lui interdit d’être distribuée comme personnage.