Cent quarante signes
Lundi 31 décembre
« Dieu du ciel, conclut la promeneuse rétaise en me voyant m’éloigner, ce sont toujours les meilleurs qui partent les premiers. »
Lundi 31 décembre
Rêve. Pour ses 70 ans, un ami expose Le Printemps, une suite de 70 peintures évoquant les 70 printemps qu’il a vécus.
Rêve. Des heures chez Marguerite Duras qui a renoncé à écrire. La tension monte. Elle veut que je l’interviewe. Je veux qu’elle écrive.
9 h, Malakoff.
Pouvoir se dire, je rentre chez moi, c’est là que je vis, que je retrouve les êtres et les choses que j’aime.
C’est là qu’est la vie que je me suis choisie, où j’ai le sentiment d’être en accord avec moi-même.
Reprendre pied dans le décor de sa vie pour vivre la suite de l’histoire que l’entracte a interrompue sous prétexte de changement d’air.
Revenir, faire un pas en arrière pour aller de l’avant. Faire un pas en arrière pour que cesse le délire et que recule la nostalgie.
Après une si brève absence, c’est déjà la panique.
Je ne retrouve plus les surnoms de ces personnages secondaires que je n’ai pas pris la peine de nommer.
« Personnages secondaires » : façon de parler. Chacun peut, bien entendu, basculer vers l’héroïsme.
Quels sont ceux que j’ai plus ou moins abandonnés, sinon fait disparaître par lassitude, quand ce n’est pas par oubli pur et simple ?
Quels sont ceux que j’ai eu un jour l’idée d’inventer sans jamais mener mon projet à bien ?
Et sans trop me rappeler s’ils apparaissaient ou n’apparaissaient pas, en fin de compte, à un moment ou à un autre du récit.
Qui fait quoi dans cette histoire ? Les jours passent et il faut bien que les pages tournent.
Ce n’est pas une raison pour tout se permettre. Auteur ou non, on ne peut pas faire n’importe quoi.
Se retrouver dans un jeu, par exemple, dont on invente et modifie les règles au gré de son humeur et des circonstances.
Ce ne sont pas quelques jours à Loix qui me feront prendre toute loi par-dessus la jambe.
Résolution du nouvel an : ne plus lancer sur le fil des personnages aussitôt abandonnés à leur sort d’oubliés.
Résolution du nouvel an : cesser de jouer au jeu de l’oie avec des personnages peu pressés d’arriver à la dernière case et qui ignorent qui lance les dés.
9 h 30. Mon absence est passée inaperçue. Non seulement je ne suis pas retrouvé à bras ouverts, mais personne ne fait attention à moi.
Pour la jeune femme au chien, rencontrée sans son chien chez le marchand de journaux, pas d’émotion perceptible.
Revoir soudain quelqu’un qui a disparu pendant plusieurs jours sans donner de nouvelles : pas de quoi fouetter un chat.
Une nouvelle fois, je suis resté moi aussi silencieux et, à présent, je m’en mords les doigts, pour ne pas dire que j’en suis tout retourné.
J’aurais pu au moins lui dire un mot, faire de l’humour, lancer quelque chose comme un défi qui l’aurait peut-être un peu motivée.
Le chien, de ce point de vue, aurait pu être très utile, n’était l’habitude qu’elle a prise de sortir de plus en plus sans en être accompagnée.
Je craignais de mettre une pression qui me priverait ensuite de toute chance de sortir du mauvais pas dans lequel je suis embourbé.
Je redoutais aussi de trahir mon embarras en rougissant comme un coq.
Ça m’arrive parfois et je conviens que ce n’est pas la meilleure façon de se placer en position de force.
Je me suis donc contenté d’incliner à peine la tête, la mâchoire contractée. Même les sept lettres de bonjour ne sont pas sorties de ma bouche.
31 décembre. Encore une année bouclée.
Combien de fois pourrai-je encore me dire : encore une année bouclée ?
Combien de fois pourrai-je encore passer par la case départ sans passer par l’hôpital, la maison de retraite, le cimetière ?
Combien de fois pourrai-je encore ne pas me laisser vaincre par la détresse et le désarroi ?
Combien de fois pourrai-je encore me dire : je vais tenter le coup ?
Combien de fois pourrai-je encore rester celui que je suis ?
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