Cent quarante signes
Dimanche 24 février
L’histoire qui s’est cachée dans mon nom, y compris à moi-même.
Devoir se dire qu’hier il n’y avait rien en sachant qu’il y avait quelque chose.
C’est comme une vie réduite à une inscription sur une tombe, offerte à l’indifférence des passants.
Je n’ai jamais écrit que dans les blancs de l’inscription.
Je n’ai jamais écrit que dans l’histoire cachée, comme un mineur au fond de la mine, dans l’ignorance des coups de grisou.
D’un jour à l’autre, on s’enfouit dans le noir comme une taupe aveugle sans pouvoir se dire que ça ira mieux demain.
D’un jour à l’autre, il ne vous reste plus que la nuit pour essayer de tirer les choses au clair.
D’un jour à l’autre, les nuits sont de plus en plus courtes et les jours de plus en plus sombres.
D’un jour à l’autre, il n’est plus temps de danser jusqu’à l’aube.
Dimanche 24 février
Rêve. L’arrêt du 191 est une forme qui se défait, dans un espace sans périmètre.
Rêve. Mon sort dépend d’un geste sur lequel personne ne peut me donner la moindre indication.
Rêve. Au cimetière où je viens enterrer un inconnu, toutes les tombes sont des tweets.
Enfant, je pensais que le monde fourmillait de points de chute au cas où.
Aujourd’hui, à Paris, il n’y a plus de places dans les cimetières.
Les tombes doivent être creusées loin du centre.
Sauf pour ceux qui, la mort venue, s’apprêtent à ressembler comme deux gouttes d’eau à une poignée de cendres.
9 h 30, Malakoff. On dirait l’un de ces jours d’hiver, tels qu’on les imagine, loin à l’Est, à l’époque médiévale.
Aune chance, aujourd’hui, d’apercevoir le ciel.
Le marché est désert. Impression que rien ne va plus, qu’une catastrophe s’annonce.
Les marchands se font des sourires entendus. Ils savent ce que les clients ne doivent pas savoir.
Sans parler de la concurrence, toujours prête à s’engouffrer dans la moindre brèche…
Certains, pourtant, ne savent pas garder un secret. Ils sont même parfois en veine de confidences.
« Les difficultés me mangent la tête, reconnaît le tripier au teint violacé. Je me prépare à mettre la clef sous le paillasson. »
« Je quitte Malakoff, je quitte mon mari, je veux tout quitter », confie la crémière, qui a un œil au beurre noir.
Autour d’elle, les langues se délient : son mari a de mauvaises manières avec les femmes.
« Je vois ce que c’est », dit une cliente, habillée en Paul Smith de la tête aux pieds, l’air d’avoir résolu le mystère d’un meurtre.
« À Malakoff, on ne vendrait même pas de miches aux gueux », se lamente le pâtissier qui a tendance à se prendre pour Pierre Hermé.
« Ici, on vend plus de harengs que de soles, surenchérit le poissonnier. Un métier ne vaut rien qui ne vous nourrit pas… »
La marchande de primeurs marocaine se retourne trois fois pour me regarder passer.
La quatrième fois, elle m’appelle : « Je voulais vous faire mes adieux. Je repars vivre à Tanger. Pour toujours, j’espère : il y fait moins froid… »
Je ne trouve pas les mots pour lui dire combien je vais la regretter. Je ne dis rien. Elle sourit. Et son sourire me fend le cœur.
« C’est mon dernier marché, annonce le boucher peu amène. Je ne vais pas continuer de me lever à l’aube pour le plaisir de me geler la carcasse. »
Après un long silence, il ajoute en détachant les syllabes : « Ce marché ne vaut pas le pet d’un âne mort. »
« Il ne casse pas trois pattes à un canard », lui répond le volailler.
Et à voix plus basse : « Ici, je ne serais pas surpris qu’on mette des ânes et non pas des chevaux dans les lasagnes et les raviolis… »
La marchande de légumes lave à grande eau son étal, vide de tout légume, après quoi elle le frotte à l’eau de Javel avec une brosse.
« Ne me regardez pas comme une escouberette. À Malakoff, ma dernière heure est arrivée », me dit-elle.
Elle ajoute en me faisant un clin d’œil : « Pas de peine à quitter ses faux amis. »
« Prochain rendez-vous, à Quiberon, rue des Sardiniers. » Et elle me tend la main gauche. Elle vient de prendre un couteau dans la droite.
Arrive Sophie Calle, tellement impatiente qu’elle n’a pas vu qu’il n’y avait rien à vendre ce matin chez la marchande de légumes.
« Je veux des pommes de terre de montagne, exige-t-elle sans préliminaires. De préférence, de la Montagne Verte à chair blanche. »
Puis, sur un ton qui n’admet pas la réplique : « Si elles n’ont pas 1,75 cm de diamètre, je ne suis pas preneuse… »
« Et si vous n’en avez pas, dites-le-moi tout de suite. J’irai ailleurs… »
Montrouge, Vanves, Châtillon… Ce ne sont pas les marchés qui manquent dans les parages…
J’irai au Salon de l’agriculture, s’il le faut. Au moins, il doit y avoir des voituriers… »
D’un jour à l’autre, on laisse filer le temps sans le voir partir.
D’un jour à l’autre, on n’entame plus de conversation de peur de ne jamais la finir.