Cent quarante signes
Mardi 15 janvier
C’est un jeu dont j’ignore les règles, les tenants et les aboutissants, et qui me renvoie en fin de compte à ma solitude, au premier étage, de l’autre côté de la vitre.
Tout se passe comme si, toujours, à la radio ou ici, ou n’importe où ailleurs et dans n’importe quelle circonstance, je vivais derrière une vitre.
Ce n’est pas la meilleure façon d’entendre quand on se veut à l’écoute.
Ce n’est pas la meilleure situation pour tendre la main à ceux qui sont de l’autre côté.
De toute façon, qui suis-je, sinon un sourd plus ou moins aveugle, toujours les bras ouverts, toujours sur le qui-vive ?
Mardi 15 janvier
Rêve. Ma mère brûle d’envie de parler. Mais pas de ça. De ça, il est impossible de parler.
Ici, enfin, là-bas, entre nous, jamais évoqué le sujet avec ma mère. Le sujet que je n’arrive pas encore, ici, à écrire en toutes lettres.
Jamais parlé de ça.
Je pourrais faire la liste des mots qui ne venaient pas sur les lèvres, quoi qu’il arrive.
Entre nous, ça ne se disait pas. Un point c’est tout. La curiosité avait été éradiquée dès le berceau.
Pas reçu d’invitation à parler, à questionner, dans les yeux de ma mère.
J’ai toujours pensé que les murs ne tomberaient pas, que j’étais prêt pour la cérémonie des apparences, même si les rats infestaient le sous-sol.
Il y avait déjà tant à faire pour approcher la tradition de ce pays-là.
C’est comme pour la langue. J’ai toujours été incapable d’apprendre une autre langue que celle que je suis censé parler. « Ma langue. »
Dire un mot dans une autre langue, c’est devenir un acteur qui ne connaît de vérité que dans son jeu.
Et pourtant, ma vérité, si vérité il y a, je dois la débusquer dans une langue qui me reste en grande partie étrangère.