Cent quarante signes
Lundi 6 août
Programme des jours à venir : ne plus voir que ce qu’on ne voit qu’une seule fois dans sa vie.
Suite du programme des jours à venir : ne plus vivre que des jours uniques.
À l’hôtel, les groseilliers des balcons ne sont arrosés que lorsque les chambres sont occupées.
Occupées à brouter sur un chemin escarpé, les chèvres n’ont pas un regard pour le promeneur.
Du jour au lendemain ; mais le surlendemain ?
Ecrire une déclaration d’amour avec la main gauche ; la droite étant soumise à une chiromancienne.
Rien d’étonnant à ce qu’il y ait roman dans chiromancie.
Mon amour, à partir de ce soir, nous remplacerons les lumières tamisées et les violons par des torrents de pierres et des forêts à loups.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de ralentir la vitesse du tourbillon de la vie.
Lundi 6 août
Au moins, le village de montagne n’est pas une chose informe comme le plus souvent les choses de ce monde.
Ces lieux qui vous font dire : c’est là qu’il faudrait vivre.
Dire : c’est là que je voudrais vivre, c’est dire du même coup : c’est là que je voudrais mourir.
À Vals, j’ai fait plusieurs fois le tour du cimetière. Rien à faire, ça ne passe pas.
Retour à 2 300 mètres. Sur le sentier des papillons, des gouttes de sang.
Un peu plus loin, un ver de terre écrasé. Il ne fait pas bon, même en altitude, passer la tête hors de terre.
Quelques pas encore : une chèvre isolée, haut perchée sur un roc. Elle observe le randonneur intrus, sans indulgence, de son œil de glace.