Cent quarante signes
Samedi 8 décembre
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de faire des élevages d’eau dans lesquels je mettrai deux gouttes de fiel de bœuf.
Ceux qui vous ont aimé et qui vous ont rayé de leur vie.
Ceux que vous avez aimés et que vous avez rayés de votre vie.
L’un des avantages de l’hiver, c’est qu’on n’est pas obligé d’attendre la nuit pour voir les fenêtres s’allumer.
Samedi 8 décembre
Rêve. Comme nous avons mangé salement, nous n’arrivons pas à voir les photographies.
Rêve. Ma mère me parle comme jamais. J’en suis si heureux que je reste muet. Surtout, ne pas perdre le fil.
L’origine du silence tiendrait à la crainte d’une telle perte, si j’étais entré dans la fiction que nous nous soyons jamais parlé.
L’origine du silence tient plutôt, hélas, au malheur que nous n’avons, à peu de mots près, jamais pu nous parler.
Surtout, l’origine du silence tient probablement au malheur que nous n’ayons jamais pu nous parler du malheur.
De ce malheur à couper le souffle.
Je me demande, avec le temps, de quoi fut fait l’air que nous avons malgré tout respiré.
C’est un air de plateau, sans aucun doute, l’air que respirent les comédiens entre deux rideaux.
Au détail près, ici, qu’il n’y aura pas de loge à rejoindre à la fin pour se démaquiller et remettre sa tenue de ville.
Une fois n’est pas coutume : je relis le deuxième rêve, qui me hante avec la force que tolère parfois le matin.
Et je me demande si cette espèce de sidération dont il est question ne désigne pas aussi l’origine de la parole comme tentative de retrouver le fil.
Le fil, le « cordon », toujours. Facile à dire, mais impossible de ne pas y penser.
Ça ne veut pas dire qu’il suffit de le dire pour retomber sur ses pieds.
Passer son temps, avec ses proches, à parler de ce qu’on voudrait taire et à taire ce dont on voudrait parler.
9 h, Malakoff. Même les jeunes filles me lâchent à l’arrêt Victor-Hugo. Si le samedi n’est pas leur jour, il est encore moins le mien.
Je ne m’éloigne pas pour autant de la fenêtre, histoire de m’infliger du tourment.
Ce n’est pas le tourment qui manque de nos jours. Tourment et désarroi échappent à la crise. Valeurs en hausse.
Pas une fête qui ne puisse vous fermer les yeux sur le désespoir du monde.
D’un jour à l’autre, se demander, lorsqu’on fait une chose, quelle est celle qu’on aurait dû faire, à l’exclusion de celle-là.
D’un jour à l’autre, lorsqu’on lit un livre, se demander à quels livres on est en train de renoncer.
D’un jour à l’autre, lorsqu’on interviewe un écrivain, se demander quels écrivains, par la force des choses, on a laissés de côté.
D’un jour à l’autre, se retrouver au trente-sixième dessous sans pouvoir se donner la moindre hauteur.
Passer à côté de tout : la voie royale. Celle qui n’est pas celle-là plutôt qu’une autre.
11 h, Malakoff. De ma fenêtre, j’aperçois la jeune femme au chien sur son trente et un.
Pas le temps de m’y intéresser de plus près pour cause de rendez-vous, très attendu celui-là, avec la nouvelle opticienne.
Pour rien au monde je m’y déroberais, car de quelque côté que je prenne la question, j’y vois de moins en moins clair.
Aussitôt arrivé, sans un mot de bienvenue, je suis sommé de déchiffrer des chiffres et des lettres sur un tableau tendu devant moi.
Avec les lettres, j’essaie de construire des mots et n’y arrive pas. Les chiffres ne m’ont jamais rien dit. Pas de commentaire.
Je ne vais pas tout de même pas me soumettre à un jeu artificiel, inventé par la nouvelle opticienne uniquement pour que je ne la regarde pas.
Je prends donc mon courage à deux mains et lui fais l’aveu que je ne peux me résoudre qu’à la regarder, elle.
C’est un projet qui rencontre mon désir de chaque instant sans pour autant m’interdire d’avoir besoin de lunettes.
Et pour lui prouver que ma vue baisse, je vais jusqu’à lui demander si elle n’est pas un homme.
« Vous m’avez bien regardée ? » me rétorque-t-elle sur un ton qui n’admet pas la réplique.
Après un temps : « Seuls les enfants veulent des lunettes par caprice. À votre âge, c’est plutôt un signe de sénilité. »
« Vous voyez, nous avons avancé », conclut-elle avec un méchant sourire.
Plus qu’à abandonner la partie sans demander mon reste et à traîner ma déception sur toute la longueur de l’avenue Jean-Jaurès.
Je repars, la tête enfoncée dans les épaules. « Ne me regardez pas comme ça, me lance-t-elle sur le pas de la porte. Revoyons-nous quand vous voudrez. »