Cent quarante signes
Jeudi 18 octobre
19 h 15, Gaîté. Qui trop embrasse.
Pas de refus d’avoir une conversation avec les pères, si c’est le seul moyen d’espérer embrasser leurs filles.
Renoncement, en fin de compte, aux baisers des filles, s’ils me coûtent une conversation avec les pères.
23 h, Malakoff. Un aveugle dans l’avenue déserte, une petite radio collée à l’oreille.
Minuit. Même muettes, les horloges sont parlantes.
0 h 35. À l’heure où il est d’usage d’aller au lit, je rejoins les rôdeurs de la nuit.
Si je pouvais entendre la voix du loup, ça serait déjà ça.
Mais je ne la reconnais plus, ou à peine, du fait des mauvaises habitudes diurnes prises par la meute.
On hésite à aller se coucher quand on sait que sitôt réveillé, on pensera à l’imminence de l’Apocalypse.
Jeudi 18 octobre
Rêve. Vers la fin des années 60, la main et les yeux me brûlent d’avoir écrit toute la nuit à la lumière des néons clignotants.
Avoir une seconde parole comme on a une seconde chance.
Je hais toutes ces voix qui s’autorisent à prendre la parole dans ma voix.
Midi, Malakoff, rue Laforest. Ce chien au train arrière paralysé avançant péniblement, tiré par un maître qui a la tête dans les nuages.
12 h 10, Gaîté. Honni soit…
12 h 15, Duroc. Un aveugle, au pas de course dans les couloirs, l’air hilare.
12 h 23, Émile-Zola. Une jeune fille, qui a d’ailleurs un sac magnifique, se gratte là où ça la démange en tenant gracieusement la barre centrale.
14 h, Radio. Je crois m’acquitter de mieux en mieux de ma tâche depuis que j’ai un peu perdu la tête.
16 h 30. Trois émissions en boîte et la Seine n’a pas arrêté de couler sous le pont de Grenelle.
Il n’en irait pas différemment si je n’avais pas enregistré une seule émission.
Toujours un regard vers le pont Mirabeau d’où Paul Celan s’est jeté dans la Seine le 20 avril 1970.
Si les larmes que le monde m’inspire coulaient enfin sur mon visage, il ne risquerait pas de manquer d’eau.
Les livres. S’ils pouvaient parler, raconter ne serait-ce que 24 heures de leur vie.
Balancer aux lecteurs leurs quatre vérités.
Décrire les grands moments de tension, d’excitation, d’inattention, de mensonge.
Le vrai lecteur. Le faux lecteur.
Le vrai lecteur s’élance dans sa lecture comme un enfant dans la rue, sans prendre garde aux voitures.
Il sait voir ce qui se passe quand selon les apparences, rien ne se passe dans un livre.
Le mauvais lecteur plane autour du livre comme autour d’un objet invisible.
Il lit, s’il se décide à lire, en serrant les dents comme s’il marchait au plus dur de l’hiver, dans le froid du petit jour.
Une à une, il compte les pages pour savoir dans combien de pages il sera libre.
Vingt-quatre heures, n’est-ce pas trop long pour parler de la vie d’un livre ?
Il est fréquent, par les temps qui courent, qu’on ne laisse pas aux livres le temps de grandir.
Les livres sont contraints de capituler si vite aujourd’hui, de se laisser mettre à nu sans opposer de résistance.
Au lieu du mot fin qui concluait les livres autrefois, pourquoi ne pas imprimer : Revenez quand vous voulez ?