Cent quarante signes
Jeudi 6 décembre
Rêve. Je cherche la tombe d’un lointain ancêtre. Renseignements pris, le gardien m’indique l’étendue du cimetière et la terre au-delà.
Midi. Départ pour la radio. Le bus pour une fois.
Piéton, vous êtes bloqué au vert. Le bus, lui, est à l’arrêt. Vous courez pour l’attraper, mais il s’en va. Le prochain est dans 12 minutes.
Alors, le métro. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?
12 minutes plus tard, je suis à Gaîté. Fini mon brin de gaieté.
Une dame à la voix forte à son portable : « Hein, han, hein hein, ah ! Hein hein, han, han han, hein, hein han, han hein, ah !, ah !, ah, NON ! »
Emile-Zola. Un jeune homme en larmes regarde le reflet de son visage dans la vitre du métro.
17 h, retour. Presque les mêmes dans l’autre sens.
17 h 15, Gaîté. Tant bien que mal.
Je m’évade à Pernety.
Rue de l’Ouest, la couturière sourit aux anges, sa tête posée sur une grande table.
Rue Didot, un couple. Il veut lui prendre le bras, elle s’écarte. Nouvelle tentative, c’est encore non. Au troisième essai, elle le gifle.
Malakoff, rue de la Tour. Un vieux monsieur au téléphone : « Je suis bien à l’ambassade de Chine ? Je voudrais les formalités de visa pour Pondichéry… »
Vendredi 7 décembre
Chaque jour, je suis réveillé par la nuit. Cette nuit, c’est la neige qui m’a réveillé.
10 h. La neige à l’arrêt Victor-Hugo du 191. Il ne fait ni jour ni nuit. Rien d’autre à voir que de la torpeur.
Personne, ce matin, n’a envie de promener son chien dans la neige boueuse. Dans les maisons, les chiens eux-mêmes essaient de se faire oublier.
Qu’importe, j’entraîne le mien, je le porte presque rue Victor-Hugo, et j’attends. La neige et le froid ne gagneront pas la partie.
Nouvelle démonstration de cruauté de la jeune femme au chien qui passe à côté de moi, sans son chien, et en faisant comme si elle ne me voyait pas.
Si j’avais son adresse, je l’inviterais par courrier à consulter la nouvelle opticienne. Elle en a certainement plus besoin que moi.
C’est un homme, l’air patibulaire, qui sort aujourd’hui son chien.
Un individu arrogant qui ne supporte pas de partager le trottoir avec qui que ce soit.
S’il m’adressait la parole, je n’aurais à l’évidence rien à lui dire. Mais pourquoi m’adresserait-il la parole ?
Pour m’indiquer comment gagner les faveurs de la jeune femme au chien, comment atteindre son cœur ?
Mettre à profit les intempéries pour écrire les ravages du temps.
Étrange : j’écris en pleine lumière et lorsque je relis, je ne déchiffre, si je peux le dire ainsi, que de l’ombre sur de la poussière.
Mes livres sont peut-être des messages jamais téléchargés du serveur.
Roman. Un personnage secondaire a tout quitté pour rentrer chez lui ; et, chez lui, tout le monde l’a quitté.
Radio. Quand le rouge vous brûle la gorge, lorsqu’il s’allume.
Les intervieweurs qui font penser à l’ours sur le point de vous plonger dans son miel.
Les intervieweurs qui font penser au vautour en train de ronger une carcasse.
Faire de la radio, c’est d’abord avoir un estomac qui n’est pas en délicatesse avec les couleuvres.
À ses moments perdus, s’amuser à brouiller les données à partir desquelles les carriéristes font leurs calculs.
S’il reste encore du temps, faire le tour de ses ennemis et leur annoncer qu’ils sont vos amis.