Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 167 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 3 janvier

Rêve. Achat d’un terrain proche de l’aéroport. Me gêne pourtant la silhouette de bois rappelant qu’à cet endroit un accident a fait un mort.

9 h, Malakoff. À peine les fêtes terminées, les sapins, dévêtus de leurs costumes d’apparat, gisent sur les trottoirs dans les pisses de chiens.

L’un de ces conifères déchus attend la benne à ordures devant l’arrêt Victor-Hugo, côté restaurant chinois.

L’arrêt du 191 n’est pas encore envahi de mauvaises herbes et d’orties, mais c’est tout comme, depuis que les jeunes filles sont allées se mettre au vert.

En réalité, son abandon fait peine à voir. Et on hésite sur ce qui est le plus triste : l’arrêt sans jeunes filles ou le sapin sans décorations de Noël.

Il est loin le temps où l’arrêt était un monde à lui seul…

Aujourd’hui, on peut le dire, ça sent le sapin, avenue Pierre-Larousse.

Je veux dire : la mort. Ça sent la mort.

Mais quelle mort faut-il pressentir ou regretter ? Celle de la bénévole de la météo, un peu plus bas, rue Laforest ?

À supposer qu’elle soit bien morte de sa belle mort, inexpliquée, et non pas qu’elle ait tout bonnement posé quelques jours de repos.

Les deux, du reste, se confondent peut-être. Ce serait cette histoire de « repos éternel ».

Toujours est-il que l’absence d’explications ne rend pas pour autant la mort moins réelle.

Vite, alors, un doigt sur la bouche. La mort, chacun l’a pour soi seul.

 

Jeudi 3 janvier

 

Rêve. Au réveil, le monde est encore là, mais la couleur de la lumière a changé. Et ça change tout.

Rêve. Impossible de faire le récit de mon livre. Manquent des détails minimes, sans lesquels je suis privé de la cohérence générale.

À quoi ça rime, tout ça ? À quoi se raccrocher ? On suspend sa vie à ces questions jusqu’au jour où on perd jusqu’à l’idée de se les poser.

Ça ne rime à rien, justement, de se poser toujours les mêmes questions, sans apporter de réponses à quoi se raccrocher.

Se laisser porter par le courant, alors, pourquoi pas, malgré quelques flottements passagers, et même des épisodes de dérive.

Laisser tomber la dérive avec les questions. L’ordre règne. Nul n’y échappe.

D’ailleurs, tout baigne et je suis sur un petit nuage. Je virevolte de bas en haut et de haut en bas, je passe du ralenti à l’accélération de la fureur.

Un peu de boxe et beaucoup de danse, voilà ma méthode.

Pour le reste, je m’inspire du perroquet. J’écoute la langue et me contente de répéter, que je le comprenne ou pas, tout ce qu’elle me dit.

9 h, Malakoff. Le jeune homme blond aux cheveux courts et au regard sévère, à l’arrêt du 191, le col de son manteau relevé et serré contre la gorge.

Étrange, d’avoir pris ce col pour un couteau et de s’être attendu à voir couler le sang.

Ce n’est qu’avec le temps que certains personnages secondaires se révèlent vraiment, se décident à endosser leur rôle.

Parfois, par un excès inattendu de violence qui les ouvre comme des fleurs.

S’ils doivent disparaître, en tout cas, ce n’est pas au romancier de se charger de la sale besogne.

Qu’il soit violoniste, le jeune homme blond ne le crie pas sur les toits. Vous le saviez ?

Raison de plus pour ne pas le tuer. On ne se sépare pas d’un homme qui a des centaines d’heures de violon dans les doigts.

Avec lui, j’irai plutôt jusqu’au bout de l’itinéraire, changements compris. Et je tenterai de voir le monde nu, que cache son regard sévère.

Ce jeudi 3 janvier, j’indique par un tweet la présence de la jeune femme au chien dans mes parages.

Elle s’arrête devant chez moi et glisse quelque chose sous ma porte.