Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 199 sur 209

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Cent quarante signes

Lundi 18 février

Dehors, sur la place de la mairie. « Je ne suis pas tombé de la dernière pluie », prétend le marchand de parapluies, avec un sourire entendu.

En fait, il rit jaune, à cause du soleil.

Le marché de Malakoff. Les êtres, les lieux, les choses, les habitudes qui, à un moment donné, deviennent votre vie.

 

Lundi 18 février

 

Rêve. Au sommaire de cette revue de cinéma, il n’y a rien. Sauf un article sur un certain Severo Rodriguez, dont je n’ai jamais entendu parler.

Rêve. Je vais m’installer dans le sud du Maroc dans l’espoir d’y trouver les noms des personnages de mon prochain roman.

9 h, Malakoff. La nuit porte conseil. Peu importe les abeilles. Laissons-les, dans leurs ruches, faire leur miel de tous leurs tracas.

J’en fais autant, de mon côté, avec la parole.

Et la jeune femme au chien m’a enfin parlé. Elle m’a enfin adressé une parole. Elle m’a exprimé un désir.

Rien à vouloir de plus et je n’en demandais pas tant : depuis le premier mot, la parole reste mon attente.

La parole seule.

Que chacun, à présent, récupère son chien – comme les amants, à la fin du dernier acte, se retrouvent dans les bras l’un de l’autre.

Et que le rideau tombe.

Juste une parole – serait-elle un os jeté à un chien – si ce n’est pas un mot malheureux, suffit à une fin heureuse.

À partir de ce jour, lundi 18 février, si je revois la jeune femme au chien, je lui ferai signe de disparaître.

Ne pas savoir parler rend plus aigu encore le sentiment de la séparation.

Est-ce qu’on coupe les cheveux en quatre, quand la parole fait défaut ? Qu’est-ce qu’on coupe ? Dans quoi taille-t-on ?

Être un intervieweur sans questions, sans chronomètre ni boussole.