Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 32 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 28 juin

Roman. Un jeune homme a trois frères. Il ne se remet pas du départ de celui qui avait toujours et en tous points obéi à leur mère.

Chaque nuit, au moment de m’endormir, j’essaie de me rappeler les visages rencontrés dans la journée. Le plus souvent, je m’endors avant d’y arriver.

Je pense à Jacques Derrida improvisant La pharmacie de Platon au Collège de Philosophie, petit cigare aux lèvres, regard bouleversant d’intensité.

Si je veux me faire vraiment peur, il me suffit de penser à l’éloignement de mes proches. Pour une panique totale, je ne les fais jamais revenir.

J’aimerais étirer les 140 signes pour rester le plus longtemps possible avec vous.

 

Jeudi 28 juin

 

11 h, Duroc. « Revoyons-nous », dit la jeune fille, en prenant congé d’un aveugle.

11 h 15, Charles-Michels. « Pour ne pas tenter les pickpockets, n’oubliez pas de cacher vos livres au fond de vos sacs. »

Quand je commence à écrire, par exemple un poème, je suis contre le mur, un bandeau sur les yeux. Minimes sont mes chances de m’en sortir.

Ma bête noire : une main géante qui écraserait le clavier de mon ordinateur. En me relisant, je me demande si ça n’a pas eu lieu.

Forte pensée, ce soir à nouveau, pour Michel Cournot.

Lorsqu’il venait dans Du jour au lendemain, d’un geste de la main, il montrait aux auditeurs invisibles le livre dont il était en train de parler.

La hantise de l’intervieweur, l’auteur qui parle comme un livre.

Cournot, lui, parlait comme le livre qu’il n’écrirait jamais.

À certains moments, j’ignore dans quelle langue mon interlocuteur s’adresse à moi.

Question. Réponse. Hochement de tête bienveillant de l’intervieweur dont, à cet instant même, la fureur grandit.