Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 198 sur 209

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Cent quarante signes

Dimanche 17 février

Et ça n’a pas manqué, chez le marchand de journaux, je me trouve nez à nez avec elle. Ses yeux lancent des éclairs.

Je ne sais pas comment je fais mon compte : je tombe toujours sur des femmes dont les yeux lancent des éclairs.

C’est quand tombe la foudre que je m’aperçois que je ne les aime plus, peut-être même que je ne les ai jamais aimées.

C’est exactement ce que je suis en train de vivre avec la jeune femme au chien.

Je brûle d’impatience de lui dire que je l’aime, alors que, déjà, je ne l’aime plus.

Une fois de plus, je suis prêt à construire un amour sur ce désamour.

Beau spectacle : l’amour ne cesse de faire des malheureux avec le désamour en toile de fond.

10 h, toujours chez le marchand de journaux. « Bordel de Dieu, me dit la jeune femme au chien, je ne vous avais pas reconnu. »

« Votre chien m’a adoptée à tout jamais, vous savez. Il est chez moi comme un poisson dans l’eau », me chuchote-t-elle à l’oreille.

« Chacun doit pouvoir tourner la page, vivre des vies nouvelles. »

« S’il avait la parole, votre chien me parlerait sans doute de vous comme d’un habitant du vieux monde. »

« Ne faites pas cette tête-là, venez le voir quand vous le voudrez. »

« Je vous présenterai ses deux compagnons : un crapaud rococo et une couleuvre de l’amour. »

« J’ai trouvé la couleuvre en Chine dans des broussailles. J’aime la voir faire vibrer l’extrémité de sa queue lorsqu’elle se sent menacée. »

« Quant au crapaud, c’est un souvenir de la forêt bolivienne. Son seul défaut est de raffoler des abeilles. En ville, pas facile à trouver. »

« C’est là où je voulais en venir, me dit-elle sur le pas de la porte. Voulez-vous devenir mon fournisseur d’abeilles ? »

 

Dimanche 17 février

Rêve. J’ai le choix entre assister à mon enterrement de mon vivant ou seulement après ma mort.

10 h, au marché de Malakoff, sous un soleil inattendu.

Longue discussion avec le marchand de miel, qui me dit n’être pas « cueilleur de miel » et regrette de ne rien pouvoir faire pour moi.

Il m’invite à préciser l’espèce de l’abeille recherchée, 20 000 espèces étant répertoriées à ce jour de par le monde.

Le moment lui paraît de plus mal choisi, alors qu’on constate actuellement un inquiétant « syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles ».

En attendant, c’est moi qui suis menacé d’effondrement. Que faire, maintenant que j’ai le mot de passe ?

Escalader de nuit les grilles du Luxembourg et m’emparer d’une ruche ou de quelques essaims en veillant à ne pas me faire piquer ?

Me prévaloir de la première définition du dictionnaire de l’Académie française, selon laquelle l’abeille est une « mouche à miel » ?

Et proposer à la jeune femme au chien de se contenter de simples mouches, sinon de n’importe quel insecte ailé plus accessible ?

10 h 40, au marché encore.

Chez le tripier au teint violacé, beaucoup d’articles « coups de cœur ».

Le boucher peu amène confie à une cliente que pendant que sa femme écorche les lapins de bon cœur, il médite dans la nature.

« Il y a une chose dans ce marché, dit la marchande de légumes à qui veut l’entendre, qui me laisse pantoise, abasourdie…

C’est la propension des gens, quels qu’ils soient, à raconter des salades. »

Étrange, de la voir devenue soudain une hyène qui a pris une forme humaine…

Elle ne se radoucit que lorsqu’elle aperçoit Sophie Calle, dont le seul regard l’incite à se calmer.

Elle sait qu’elle va devoir passer aux choses sérieuses, qui vont mobiliser toute son énergie : le débat dominical sur les pommes de terre.