Cent quarante signes
Samedi 5 janvier
À l’heure où j’écris, la jeune femme au chien, séparée de son chien, se cramponne à l’arrêt Victor-Hugo du 191, secouée d’un rire inextinguible.
C’est une tache qui tourbillonne, de la couleur qui se balance dans la grisaille. Des coulures de couleur en tous sens.
Et les balancements de la couleur s’agitent, se répandent, ne disparaissent pas derrière mes paupières closes.
Samedi 5 janvier
Rêve. Des philosophes me consultent pour que je leur suggère des réponses aux questions qui les laissent cois.
En me réveillant, j’ai pensé à ma mère. Enfant, c’était plutôt en m’endormant qu’elle occupait mes pensées.
J’ai pensé à tout ce que j’aurais dû dire et faire pour atténuer son angoisse et peut-être l’aider à vivre sa vraie vie et pas une vie d’emprunt.
Sa vie d’actrice qui finit par préférer son rôle à son être et veut entraîner tout le monde dans son jeu.
En tapant les lignes précédentes, j’ai omis les mots « l’aider à vivre » : impossibles à écrire.
L’aider, de toute façon, aider ma mère à vivre sa vraie vie, était une tâche impossible, car le récit de substitution était écrit à la virgule près.
Et verrouillé à tout jamais. Rien qu’avec la force qui l’habitait. Proportionnelle à son désir de secret.
Le verrou, du reste, elle l’a posé aussi sur mes lèvres après en avoir jeté la clef dans un fleuve de Pologne, la Vistule ou l’Oder.
Elle ne voulait plus être embarrassée de son histoire comme d’autres le sont de leur corps et ne savent plus que faire de leurs jambes et de leurs bras.
Dans le cadre, la peinture tenait. Maintenant que les couleurs étaient sèches, il fallait les laisser comme elles étaient. Ne plus y toucher.
On n’allait pas repasser de la couleur sur la couleur, laisser voleter au dehors nos taches de couleur.