Cent quarante signes
Mercredi 5 décembre
S’interdire de trouver du charme à des jeunes filles qui n’ont pas dû faire le lien entre le nom « Victor-Hugo » et l’auteur des Misérables.
Se boucher les oreilles si cet arrêt fait son nid criaillant dans ma tête.
Vite sortir le chien. Le laisser m’orienter. Son flair m’inspire confiance. Il va me conduire là où je veux aller. C’est-à-dire près d’elle. Point.
Le chien et moi, nous marchons dans la rue en affectant la désinvolture.
Lui, je ne peux pas parler à sa place, mais moi, j’ai rarement été aussi tendu.
Rien de pire que les parallèles qui, au bout du temps imparti, n’ont pas réussi à se rencontrer.
Et pourtant. Devenir le compagnon de la jeune femme au chien, celui qui l’accompagne au bout du monde. Un rêve.
Si je dresse la liste des femmes qui m’ont touché, la jeune femme au chien vient loin devant la marchande de légumes.
Talonnée, j’en conviens, par la nouvelle opticienne et quelques autres que j’omets de citer pour que la liste ne soit pas trop longue.
Ça déborde. C’est la crue. Je suis en dépassement de tous côtés. Je me raccroche aux 140 signes comme à une bouée.
N’empêche que si j’avais voix au chapitre, je choisirais celle qui saurait le mieux me dire son amour.
Mercredi 5 décembre
Rêve. Quand je quitte la table où je n’arrive pas à écrire, c’est pour me retrouver sur la piste où je suis incapable de danser.
10 h, Malakoff. Du jamais vu : la jeune femme au chien attend le 191 sans son chien mais avec une mine de chien battu.
Pas même un petit signe de tête à mon intention.
11 h, Gaîté. À Dieu ne plaise.
11 h 30, boxe. Un vieux rendez-vous dont je me suis souvenu au dernier moment. Mais je me suis encore trompé de jour.
14 h. Cette fois, je ne changerai pas d’avis : je vais remplacer la boxe par la radio. Là, tous les coups sont permis.
Radio. On dit encore de tel ou tel qu’il a la voix de son maître. Je crois qu’on serait mieux inspiré de dire qu’il a la voix de sa mère.
Il est d’abord très silencieux. La première question à peine posée, il parle sans discontinuer. Impossible de l’arrêter.
« Ne m’interrompez pas tout le temps », me demande cet homme qui ne me laisse pas placer un mot.
« C’est bien ce que je dis », m’interrompt cet autre interlocuteur dont je n’ai pas encore entendu le son de la voix.
À la radio, sourire avec empathie et hocher la tête de temps à autre restent des moteurs de créativité.
Dans l’entretien, le silence en guise de main courante.
Pour beaucoup, à en juger par sa faculté de rendre fou, le silence a l’odeur du sang.
Programme des décennies à venir : écrire un roman qui se lise comme un roman.
Faire un théâtre qui soit le plus éloigné possible du théâtre.
18 h, visite à l’hôpital. Une dame dans le hall : « J’parle toute seule, veuillez m’excuser, monsieur. »
18 h 45, dans l’escalier. La jeune femme au téléphone : « Alors, on se voit pas ce soir ? Mais qui c’est, cette fille dont t’arrêtes pas de parler ? »
19 h 15, Gaîté. Vite dit.
19 h 22, Malakoff. Homme en furie au téléphone : « Tu ne peux pas me dire ça à moi, je t’aime depuis le début. »
20 h 30. En retard au théâtre : heureusement que mon père ne me voit pas !
Se faire tout petit, atteindre sa place sur la pointe des pieds, s’efforcer d’atténuer le moindre bruit, alors que sur le plateau, il ne se passe rien.
Si j’avais su que le spectacle durait 2 heures 50 sans entracte, j’aurais pensé à éteindre le pot-au-feu.