Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 149 sur 209

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Cent quarante signes

Mercredi 12 décembre

Il était bien le seul à avoir une bibliothèque dans cette maison qui laissait plutôt une grande place à la peinture.

Des tableaux, acquis par mon grand-père en salle des ventes, de tous formats, étaient accrochés à touche-touche sur la plupart des murs.

La musique était également portée aux nues par mes grands-parents, qui allaient volontiers au café-concert le dimanche, ou écouter des opérettes.

Un piano à queue, dont je fis mon souffre-douleur à une époque, avait trouvé sa place dans le grand salon. Un Pleyel, si je ne me trompe pas.

Dans sa chambre, le bureau de mon père était encore là.

Une rame de papier, un pot rempli de crayons avaient été conservés, longtemps après son départ. Personne n’osait y toucher.

À la sortie de l’adolescence, il avait écrit, seul ou avec un ami de lycée, un certain nombre de pièces de théâtre, brèves pour la plupart.

Quelques-unes ont été publiées dans des revues. Il y exprimait le désarroi de la jeunesse de son époque, l’entre-deux-guerres.

Des jeunes gens devaient vivre les bouleversements qui secouaient le monde à l’âge de la confusion des sentiments.

Lorsque je venais passer la nuit chez mes grands-parents, chaque fois, bien sûr, je demandais à dormir dans la chambre de mon père.

19 h 15, Gaîté. On n’y promènerait pas son chien.

19 h 30, rue Laforest. « Le froid marque un point », annonce la bénévole de la météo. Ce soir, elle ne balaie pas devant sa porte.

 

Mercredi 12 décembre

 

Rêve. Ma sœur est sortie cette nuit. J’attends son retour derrière la porte pour effacer toute trace de baiser sur son visage.

Rêve. En visitant le cimetière, je convoite une tombe qui puisse devenir un théâtre en état de marche.

10 h, Malakoff. À force de sauter comme des folles pour se réchauffer en attendant le 191, les jeunes filles vont se retrouver cul par-dessus tête.

Avec le froid qui gagne, les gens accélèrent nettement le pas. Les voyeurs entrent dans leur morte-saison.

Quand il n’y a pas un chat dehors, c’est qu’il ne fait pas un temps à sortir son chien.

Avec la jeune femme au chien, ce n’est pas encore aujourd’hui que nous conclurons un pacte de non-agression.

Heureusement, j’ai d’autres préoccupations. À commencer par le regret d’avoir renoncé à la boxe.

Je me dis que je n’aurais pas dû, en faisant jouer mes muscles sous mon tee-shirt, comme le boucher aiguise ses couteaux.

Il se peut que le travail du corps favorise le travail des mots, aide, au moins, à les tirer de leur sommeil.

10 h 30, rue Laforest. « Ce sera sec mais froid », annonce la bénévole de la météo en sortant sa poubelle.

Une chance que je sois passé juste à ce moment-là !

15 h 30, Gaîté. Ajoutée à mes favorites.

16 h, Radio. Trois entretiens ratés. C’est dur de faire ses nuits, les mauvais jours.

L’intervieweur s’expose, c’est vrai, à aller au bout de ses nuits avec, pour tuer le temps, des fantômes.

En enregistrant tout à l’heure, je me suis dit que si ça n’avait tenu qu’à moi, je serais resté silencieux.

Certains interlocuteurs sont comme ces personnes avec qui on parle longuement au téléphone et qui vont disparaître à jamais dès qu’on aura raccroché.

C’est toujours quelque chose d’extérieur, je le constate chaque fois, qui force à parler, c’est-à-dire à faire voler en éclats le for intérieur.

Sur la table du studio, à côté du chronomètre dont je ne me sépare sous aucun prétexte, je devrais placer une boussole pour essayer de ne pas me perdre.

Jamais sûr, c’est vrai, de poser les bonnes questions, d’avoir fait ce qu’il fallait pour que la rencontre puisse avoir lieu.