Cent quarante signes
Vendredi 23 novembre
10 h 30, rue Ledru-Rollin. Nous nous croisons à nouveau. Je suis sans chien. Pas de chien, pas un mot.
Sans chien, je ne suis rien ni personne. C’est comme ça.
11 h, rue Eugène-Varlin. Une voiture de police s’arrête au feu rouge pour me laisser passer.
11 h 15, Plaisance. Une dame au téléphone : « J’prends le métro, parce que le médecin m’a pris 77 euros, voilà. »
11 h 20, Gaîté. Tout miser sur le retour.
11 h 35, Charles-Michels. Plongé dans Le Livre de l’oubli de Bernard Noël, j’oublie ma station.
13 h, Radio. Ces gens qui répondent impec quand on leur demande si ça va.
17 h, Ségur. La voix aiguë au téléphone : « Il était là, juste à côté, et il me parlait comme s’il était en face de moi ».
17 h 10, Gaîté. Continuons de plus belle.
17 h 30, Malakoff. Presque aussitôt, la jeune femme au chien en première ligne. Surtout, ne rien brusquer, éviter de se faire remarquer.
Surtout, de la modestie. Laissons-lui l’arrogance. Elle a une nette avance dans sa pratique.
18 h, rue Henri-Martin. Motocycliste à la jeune femme qu’il transporte : « Tu me touches, et c’est la fin du monde. »
Au lieu d’un chien affectueux qui ne demande qu’un os à ronger, adopter un ours polaire un peu sourd pour avoir quelqu’un à qui parler.
Vendredi 23 novembre
Rêve. J’écris un roman policier qui traite de l’absence de résolution.
Une page de plus, un jour de moins.
10 h, Malakoff. Encore un rendez-vous manqué avec les jeunes filles à l’arrêt du 191. À leur place, une vieille femme fouille dans une poubelle.
La vieille femme fait le tri des détritus : à gauche, ce qu’elle remet dans la poubelle ; à droite, ce qu’elle emporte dans son caddie.
Fausse alerte, les jeune filles arrivent avec une bande de garçons qui clopent à s’étouffer. Elles rient, elles chantent. Deux dames ne cachent pas leur impatience.
10 h 30, rue Ledru-Rollin. Une remorqueuse sur une dépanneuse. Hier, c’était l’inverse. Combien de temps ce petit jeu va-t-il durer ?
11 h, rue Marc-Sangnier. Cette fois, je jette l’éponge : le chien de la jeune femme au chien est promené par un homme.
Pendant ce temps-là, à Malakoff, l’acteur du muet se projette un film qui montre son larynx en action.
Sa fureur, lorsqu’il part en guerre contre le spectaculaire. La parole, selon lui, a dérangé les choses.
Pour se sauver, elles n’ont plus eu que la ressource de se donner en spectacle. La parole, c’est de la poudre aux yeux.
C’est la poussière que les choses nous jettent dans les yeux.
Il y a des livres perdus que je retrouverai plus tard pour les offrir à un désir transformé. Comme le « pain perdu ».
Le pain perdu, c’est du pain dont le statut n’est plus d’accompagner le repas, mais de devenir, après habillage en douceur, un savoureux dessert.
D’autres parleraient de « cerise sur le gâteau » pour désigner ces lectures miraculées.
Ce ne sont pas les plus nombreuses. La plupart des livres sont rangés d’autant plus méticuleusement dans la bibliothèque qu’ils n’en sortiront plus.
14 h, un bistrot, rue Didot.
Seule à sa table, elle note de temps à autre une phrase dans son carnet, puis reste longtemps prostrée, la tête dans les mains.
Un couple à une autre table. « C’est comme ça que tu veux vivre, dit l’homme, je n’ai plus ma place. Plus qu’à m’effacer. »
À la table des trois femmes. L’une d’elles : « Elle a quitté le mariage pour la maternité. » Les rires fusent.