Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 148 sur 209

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Cent quarante signes

Mardi 11 décembre

Depuis demain, les personnages secondaires rasent les murs. Les héros n’en parlons pas.

Personne n’ose briller, faire le malin, rouler des mécaniques, depuis demain.

Il n’y a qu’à la radio, sur le coup de minuit, que le jour peut vivre en bonne entente avec le lendemain.

Et nulle part ailleurs.

C’est le moment ou jamais.

J’en suis acteur et témoin.

 

Mardi 11 décembre

 

Rêve. J’avance lourdement dans la neige, aveuglé par la fureur.

Rêve. Les yeux rougis, ma mère se terre dans sa chambre pour que personne ne la voie.

9 h, Malakoff. Je fais de petits sauts dans un angle de ma chambre. Rattrapé par la boxe.

En son temps, j’avais enterré plus vite l’haltérophilie. Impression, chaque fois que je soulevais l’haltère, que la mort allait m’emporter.

Donner des coups, les esquiver. Ruser, saisir son opportunité. Provoquer la faute de l’adversaire : tout cela devrait être dans mes cordes.

En fait, je reconnais que, jusqu’à présent, la radio ne m’y a pas préparé. Elle n’a fait que m’apprendre ce qui ne s’apprend pas.

Trop de retard à rattraper ? Je n’ai pas dit mon dernier mot.

10 h 15, rue Laforest. « Vous le trouvez comment mon printemps ? » demande à chaque passant la bénévole de la météo en balayant devant sa porte.

10 h 30, Gaîté. À nous de voir.

11 h, boxe. Encore trompé de jour. KO. J’abandonne pour de bon, cette fois. Pas assez de 140 signes pour donner la mesure de ma rage.

11 h 15, Réaumur-Sébastopol. Dans le métro, un jeune homme lit la Phénoménologie de l’esprit, un crayon à la main.

12 h, rue de la Fidélité. Une inconnue me demande si j’attends quelqu’un.

La rue de la Fidélité débouche sur la rue de Paradis.

12 h 30, rue Saint-Sauveur. Pour déjeuner, j’ai le choix entre le « Sans souci » et « Lune de miel ». Ne manque que l’appétit.

13 h, rue Saint-Denis. Bien fait d’attendre : je suis tombé sur « La Chine sur la langue ».

Du jamais vu : la queue devant un sex-shop. Renseignements pris, c’est un car de touristes.

14 h. Et me voilà rue de Turbigo où j’ai des souvenirs qui se taillent la part du lion, de temps à autre, dans mes rêves.

Mes grands-parents y avaient, au 45, leur atelier de confection de tricots de luxe pour dames, les tricots Mouren.

C’était le nom de jeune fille de ma grand-mère, prénommée Marguerite, mais surnommée Rose par mon grand-père.

Je l’enviais beaucoup d’avoir son nom en grandes lettres dorées sur son balcon, comme Luis Mariano au fronton du théâtre du Châtelet.

Leur appartement, très vaste, surtout le salon, se trouvait juste à l’étage au-dessous.

Lorsque j’y venais, dans mes jeunes années, j’avais l’impression de vivre l’enfance et l’adolescence de mon père.

Je l’imaginais dans sa chambre, laissée telle qu’il l’avait quittée après ses études. J’essayais vraiment de mettre mes pas dans les siens.

Il ne fallait pas avoir froid aux yeux, car mon père était sans aucun doute l’être le plus mystérieux que j’aie jamais approché.

J’hésite à écrire : rencontré. Je pense ne pouvoir faire usage de ce mot que si on le charge de tout le non-dit sur quoi l’amour peut prendre équilibre.

Ses objets fétiches, accumulés au cours des ans, quelques jouets, garnissaient encore sa bibliothèque, vidée de tous les livres.