Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 124 sur 209

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Cent quarante signes

Vendredi 16 novembre

Le bus arrive enfin. L’arrêt Victor-Hugo est soudain désert, l’avenue dépeuplée. Chaque fois qu’un bus s’éloigne, c’est la fin du monde.

10 h, rue Ledru-Rollin. Une jeune femme promène son chien. Il y a affinité entre nos chiens. C’est le moins que je puisse dire.

La jeune femme regarde mon chien, mais s’abstient de jeter un regard sur moi. Une ruse ?

Pour le moment, je ne dis rien. Rien perdu pour attendre. Nous sommes évidemment appelés à nous revoir. Je compte sur les chiens.

12 h 15, Gaîté. Les visages s’assombrissent.

17 h 40, Gaîté. Prochainement sur nos écrans.

17 h 50, Malakoff. À peine sorti du métro, je croise la jeune femme au chien. Sans son chien. Elle ne me salue pas.

Je me retourne après l’avoir laissée passer. Mais non, elle ne se retourne pas. C’est comme si elle ne m’avait jamais vu.

 

D’un jour à l’autre, être un lutteur sans musculature.

D’un jour à l’autre, être sans le moindre projet qui dominerait votre existence.

D’un jour à l’autre, se tenir prêt à faire ses bagages pour le lendemain.

D’un jour à l’autre, s’en remettre corps et âme à la force de l’habitude.

D’un jour à l’autre, vivre dans un monde qui ressemble de plus en plus à une maison d’arrêt.

 

Vendredi 16 novembre

 

Rêve. Les mains qui tiennent le nouveau-né le laissent tomber.

À la suite du rêve, je me souviens.

Le cordon ombilical coupé, le nouveau-né nous relie à la vie.

C’est la vie même que nous tenons dans nos bras, en quittant la maternité.

La vie même, cette volute de fragilité qui arrache des cris de joie et des silences de terreur.

Peur de se tromper, de ne pas être là quand il le faut, de ne pas être à la hauteur de l’être infiniment petit, de ne pas savoir tenir le gouvernail.

Peur de ne pas surveiller les bruits d’assez près, de ne pas parler assez bas, d’arriver trop tard.

Lui seul est capable de faire taire la menace de mort, mais nous savons que la mort ne l’oublie pas.

La mort fait son affaire de tout, y compris des plus petites miettes de vie.

Vivre, désormais, c’est, jour après jour, essayer de faire un barrage de son corps.

C’est se tenir prêt, à mains nues.

Vivre, c’est, de toutes ses forces, de tout son cœur, devenir un fil d’alerte.

 

Jour après jour, sur Twitter, envoyé spécial dans la vie courante.

10 h 20, Malakoff. J’espérais apercevoir les jeunes filles à l’arrêt Victor-Hugo, mais seule une vieille dame attend le bus.

Elle s’agrippe à son caddie comme si un diable allait surgir de sa boîte pour le lui voler.

10 h 30. Une nouvelle fois, je croise la jeune femme au chien qui n’a de regard que pour mon chien.

Si j’étais un bec de gaz, ça ne lui ferait pas plus d’effet, ça ne changerait rien.

Midi. Boxe. Vivre comme si on allait mourir, mais sans mourir. C’est la seule façon de supporter la mort.

18 h, Malakoff. La jeune femme au chien. Pas un mot. Pas un regard. Pour moi, s’entend.