Cent quarante signes
Vendredi 12 octobre
Rêve. J’essaie des gilets pare-balles dans un grand magasin sans finalement me décider, car les couleurs ne me plaisent pas.
Rêve. C’est la dernière soirée. Plus que quelques heures à vivre.
Lorsque l’hiver s’annonce, il faut miser sur le froid pour donner de la chaleur à sa vie.
Comme en ville plus rien ne me retient, je vais m’installer sur la première route venue, avec les bohémiens.
C’est peu dire que je ne sais pas où je suis. Je n’ai ni souvenirs ni repères. Sauf en rêve, peut-être, mais ça ne compte pas.
À voir les choses de près, j’ai dû prendre un chemin qui débouche sur une gorge dans laquelle, de notoriété publique, il est imprudent de s’enfoncer.
De toute façon, ce n’est pas l’heure de s’enfoncer où que ce soit.
Il me suffit de rester sur le droit chemin, même s’il est troué de nids-de-poule.
Je marche, j’avance et c’est déjà bien. Rien que l’idée d’avancer me donne de l’élan.
Autrefois, j’aurais même essayé de chanter pour me donner du cœur à l’ouvrage.
Chanter prend toute sa force quand on a la certitude que personne ne nous entend.
Je chantais, autrefois, je ne l’oublie pas, du temps de la poésie.
Chanter comme un soupirant qui voudrait mourir d’amour pour échapper à la dureté des temps.
15 h. À Bordeaux pour une lecture publique du côté de Malagar, chez François Mauriac.
J’aurais préféré une visite des vignobles. On ne m’a pas laissé le choix.
16 h. Sans transition, se retrouver dans les forêts des Landes de Gascogne, chauffées par le soleil.
Pas fier d’avoir laissé le chien entre quatre murs pour aller lire de vieilles pages d’Entre quatre murs, extraites de mon premier livre de 1974.
J’ai tendance, comme ça, à aller chercher des vieilleries, que je redécouvre en les lisant à voix haute devant des inconnus.
Ces pages me paraissent, de ce fait, plus « vivantes » que les choses récentes, que j’aimerais vite oublier.
18 h. Lire en plein air contre le bruit des trains de la gare toute proche et les annonces par haut-parleur du chef de gare.
Lire à voix assez haute pour être entendu, au moins du premier rang, la tête un peu perdue dans des pensées, en vérité plus lointaines.
Lire avec un maximum d’intensité des choses parfois très intimes, puis, lecture faite, s’évanouir dans la nature.
Je suis là. J’assure. J’ai à la fois hâte d’en finir et le désir de jouer le jeu pour le cas où, contre toute attente, il se passerait quelque chose.
La poésie introduit juste ce qu’il faut de silence pour troubler le vacarme.
Entre deux textes, j’observe le manège des piverts qui ont troué les volets de la maison pour, à la belle saison, y cacher leurs nids.
Regretter, à ce moment-là, de ne pas être pivert moi aussi, seulement pivert, à Malagar, chez François Mauriac.
On ne m’a pas laissé le choix.
19 h 30. Lecture faite, parmi la vingtaine d’auditeurs qui a fait le déplacement depuis Bordeaux, après un long temps de silence, les questions fusent.
Comme toujours, bien qu’ayant parlé d’autre chose pendant 1 heure et demie, il n’est question que de la radio et – nouveauté ! – de Twitter, où j’ai été repéré.
En réponse à une question, je prétends que, à l’étroit dans le roman, je me suis tourné vers le tweet. J’ai voulu tenter l’expérience.
Au chapitre de la radio, je suis interrogé par un producteur de pommes sur ma prétendue préférence pour les écrivaines.
Un éleveur de volailles me confie qu’il met chaque nuit France Culture dans son poulailler, pour éloigner les renards.