Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 133 sur 209

Pages du PDF

Cent quarante signes

Dimanche 25 novembre

D’un jour à l’autre, entendre sa vie résumée à la radio dans « L’histoire de la semaine ».

D’un jour à l’autre, quitter son amour, ses enfants, ses amis, son pays…

D’un jour à l’autre, devoir tout quitter.

 

Dimanche 25 novembre

 

Rêve. À mon invité, en fin d’émission : « Vous ne m’avez rien dit. Je me le tiendrai pour dit. »

Rêve. Sous le coup de minuit, je partage avec Jean Daive une assiette d’anchois marinés dont il prend la part la plus grande.

11 h, Malakoff, le marché du dimanche.

Un homme porte un énorme sapin, tout en tirant par la main une petite fille, qui tient un cadeau dans son autre main.

« Vous avez des projets pour Noël ? » me demande la marchande de légumes. Je n’entends pas la question.

Ce n’est pas le 25 décembre (juste dans un mois) que j’attiserai le feu, rue des Sardiniers.

« Eh ben non, eh ben non », répète en boucle la caissière du boucher.

Justement, eh ben non, on ne saurait mieux dire. Je ne mordrai pas une seconde fois à l’hameçon.

Dehors, une femme s’accroupit derrière une voiture pour faire ce que la décence dissimule en général au regard d’autrui.

Me voyant passer dans sa travée, la marchande de légumes m’appelle. Je sursaute. Elle ne va pas remettre encore Noël sur le tapis…

« J’ai un cadeau pour vous », me dit-elle, en me tendant un cheveu retiré de son tricot.

Pour ne pas trop m’étendre sur le cadeau, je prétends avoir oublié un chou-fleur. D’ailleurs, je déteste le chou-fleur.

11 h 40. Longue conversation avec Sophie Calle, comme à chaque marché du dimanche, sous l’œil inquisiteur de la marchande de légumes.