Cent quarante signes
Jeudi 21 février
« De la rose, d’ailleurs, elle ne doit connaître que les épines… Quant à son nom, je n’en dirai rien, car c’est aussi le mien… »
« Sachez encore qu’elle n’est pas psychanalyste, comme elle veut le faire croire, mais auteur de romans roses. »
« Un mystère, pour moi, tant elle me paraît ignorante des choses de l’amour… »
« Je peux vous assurer, en tout cas, qu’elle n’aime pas les chiens. Le vôtre, elle envisage de le confier à la SPA. »
« C’est moi qui dois l’y conduire le 28 février prochain : mais rassurez-vous, je vous le remettrai en mains propres ce jour-là. »
« En fait, ma mère n’aime sortir qu’au bras de l’homme qu’elle aime, et qui ne l’aime pas plus qu’elle n’aime les chiens. »
L’arrivée du 191 met un point final aux confidences de la fille de la jeune femme au chien.
Voilà donc que je perds ce personnage si convoité au moment même où je découvre ses quatre vérités.
Jeudi 21 février
9 h. Décidément, Malakoff se dépeuple. Je fais le cimetière bossu…
Après Paul Claudel, l’acteur du muet, les jeunes filles, le jeune homme blond et surtout la jeune femme au chien, à qui le tour ?
Qui va se perdre dans le souvenir ?
Le petit monde va passer dans le chas de l’aiguille sans qu’il soit nécessaire de le lisser avec de la salive.
Cent fois, je me suis approché de la boutique de la nouvelle opticienne. Cent fois, j’ai hésité à en pousser la porte.
Et puis…
Toujours curieux de voir une vitrine illuminée, je me suis avancé jusqu’à ce que je sois vu. Hello ! Hello !
Ses cheveux relevés en chignon dégagent ses yeux flamboyants.
Voilà. Je fixe son visage comme si c’était le dernier que je voyais. Et la nouvelle opticienne me fait signe d’entrer.
Elle me reçoit avec l’indifférence qui lui tient lieu d’amabilité.
Je lui parle de l’horreur de toutes ces choses que je n’ai pas vécues, mais qui me restent au fond des yeux.
Pas de réponse.
J’évoque la souffrance qui consiste à parler, dans des livres qu’on écrit, de choses qu’on ne voit pas.
Pas de réponse.
« Y a-t-il des lunettes pour chasser du regard tout ce qui fait baisser les yeux ? »
Pas de réponse.
« Peut-on voir simplement ce qu’on a sous les yeux plutôt que ce qui vous sort par les yeux ? »
« Sans vouloir vous inquiéter, je vous le répète, persiste la nouvelle opticienne, vous n’avez pas besoin de lunettes. »
Je ne trouve pas la répartie qui l’amuserait et retournerait la situation à mon avantage.
Elle a une voix plus aiguë que je l’avais perçue jusqu’à présent, vaguement dédaigneuse. Une voix qui bouleverse à mes yeux son visage.
Les autres n’ont pas besoin de lunettes, en fin de compte, car ils n’existent que pour lui permettre de se voir, elle.
Elle va jusqu’à m’annoncer sans préavis son départ de Malakoff et sa prochaine installation à Cannes, sur la Croisette.
Elle veut prendre du champ, fuir le monde étriqué de Malakoff.
« Avec les stars, me dit-elle, ce n’est que du bonheur. »
Tout ce que j’arrive à dire, c’est « Sortez de ma vue, je ne veux plus vous voir, je ne veux plus vous tweeter… ».
J’ajoute : « Nous sommes deux rouges qui jurent. »
C’est tout ce que je réussis à bredouiller en guise de coup de grâce.
Je ne sais pas bien, du reste, lequel de nous deux le reçoit.