Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 84 sur 209

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Cent quarante signes

Samedi 29 septembre

Surtout, ma hantise était de devenir écarlate lorsqu’elles me dévisageraient. Chaque fois, ça ne pouvait pas manquer, j’avais le visage en feu.

La première fois que j’ai embrassé Macha Jivago, c’était dans le noir bien noir d’une salle de cinéma.

Ce baiser me semblait donner un tel sens à ma vie que j’aurais voulu que mon père me voie.

18 h 15, rue de Sèvres. « Bonsoir, vous allez bien ? », demande le banquier au mendiant qui a ses habitudes devant sa porte.

18 h 45, Malakoff. Ils prennent un verre au bistrot de la place pour raccourcir ce long week-end qui va les tenir loin du bureau.

19 h, Malakoff. « Je ne vais pas raconter ma vie au téléphone », avertit la grosse dame, à mon grand regret.

20 h, Versailles. Paul Claudel essaie d’assister à une répétition de L’Annonce au théâtre Montansier. Personne ne le reconnaît. On ne le laisse pas entrer.

 

Samedi 29 septembre

 

Rêve. Lors d’une réunion, je m’efforce de faire comprendre à un responsable de la radio qu’une émission diffusée tous les jours est quotidienne.

Rêve. Je lui écrivais que si j’étais attentionné à son égard, ce n’était pas parce qu’elle était la fille du roi, mais parce que je l’aimais.

Roman. Quand il arriva à la question : quels furent les points forts de votre vie ?, il prit le questionnaire et le jeta au feu.

Roman. Quand la main du héros se promène sur le corps de sa bien-aimée, la vie est belle.

 

D’un jour à l’autre, laisser passer la date limite de l’heure de vérité.

D’un jour à l’autre, il paraît évident qu’on ne pourra rien changer.

D’un jour à l’autre, ne plus entendre les sons que laissent passer les mouvements les plus infimes des lèvres.

D’un jour à l’autre, se retrouver dans une ville inconnue, en terre étrangère, rien qu’en ouvrant la porte de chez soi.

 

Lettre. Ce que je vois dans tes yeux, je n’en crois pas mes yeux. Ce que j’entends dans ce que tu me dis, je n’en crois pas mes oreilles.

15 h, rue Castagnary. « Tu oses encore, et je t’en mets une que tu ne seras pas près d’oublier », annonce la vieille dame à son chien.

15 h 30, avenue Marc-Sangnier. Deux corbeaux se délectent d’un pigeon, malheureusement sans petits pois.

18 h, rue d’Alésia. Cette femme me fait immédiatement songer à une Vierge de Bellini. C’est une Vierge de Bellini, j’y mettrais ma main à couper.

Mais c’est une femme, à 18 h, rue d’Alésia. Ce n’est pas de la peinture.

Combien de lèvres se sont-elles écrasées sur ces lèvres ?

19 h 30, porte Didot. Après le marché aux puces, cinq Noirs s’affairent au nettoyage sous l’œil d’un Blanc qui ne fait rien.

19 h 45, Malakoff. « Ça ne doit pas être grand-chose », dit l’homme, rue Victor-Hugo, dont le dessous de la voiture laboure le sol.

20 h, par téléphone. Un ami me signale la mise au point d’un détecteur à ultra-sons indiquant en une seconde les personnes qu’il faut éviter d’interviewer.

Selon le même ami, apparemment bien informé, il existerait sur le marché un Nagra qui n’accepterait d’enregistrer que l’incroyable.

21 h. Je laisse aller mes doigts sur le clavier comme un chien montre ses crocs, lèvres retroussées.

Des oreilles pour entendre et une bouche (et des doigts) pour recracher.