Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 183 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 24 janvier

J’ai donc suivi pour une fois le jeune homme blond aux cheveux courts et au regard sévère.

Sa manœuvre, subtile, consiste à attendre côté pair, pour être avec les jeunes filles, mais à prendre le bus dans le sens opposé, côté impair.

Il descend au terminus Porte de Vanves pour prendre la ligne 13 du métro jusqu’à Place de Clichy.

Là, il change pour la ligne 2, descend à Blanche et remonte le boulevard de Clichy jusqu’au Moulin-Rouge, sa destination.

Avec son violon, sur le boulevard, il a l’air de former l’un de ces couples dont on a la certitude que même la mort ne pourrait le séparer.

Beaucoup de jeunes femmes se retournent sur son passage. Certaines lui adressent même un sourire, auquel il ne répond pas.

Je le retrouve, à peine arrivé, seul en scène pour une répétition. Il joue un morceau sans une reprise, de la première à la dernière note.

Tout valse au Moulin-Rouge. Le vertige est à son comble, l’espace entier pénétré par le souffle de la musique.

La virtuosité du violoniste impose le silence. Artistes et techniciens présents dans la salle interrompent leur travail pour l’écouter.

À la fin, spontanément, ils applaudissent comme un seul homme.

Et pour la première fois, je vois se dessiner sur les lèvres du jeune homme l’ébauche d’un sourire.

Je l’envie de suivre une ligne en se passant de mots. Juste avec la musique, qui atteint et caresse ce qui est caché.

 

Jeudi 24 janvier

 

Rêve. Plus de lumière. La route est longue. Je me raccroche au son d’une voix, quand il n’est pas couvert par des battements d’ailes.

Rêve. Un ami me fait écouter des sons que je n’ai encore jamais entendus.

9 h, Malakoff. Les façades des petits immeubles, les vitrines de l’assureur, du « chinois » et de l’opticien avec, au premier plan, l’arrêt Victor-Hugo.