Cent quarante signes
Jeudi 28 février
Est-ce qu’un jour, au vu de la palette offerte, je pourrai avoir un autre choix que le noir ?
Je ne veux plus suer une vie de chien.
Je ne veux plus, chaque jour que Dieu fait, me rapprocher de la route des enfers.
Je ne veux plus, dès que je mets le nez dehors, être coincé dans une cérémonie d’adieux.
Je ne veux plus chercher en vain la petite flamme au fond des yeux de ceux que je regarde dans les yeux.
Je ne veux plus être sans feu ni lieu, à la merci d’une fenêtre éclairée.
Je ne veux plus faire le clown dans un monde électrique.
Roman. Il voudrait se souvenir de son premier baiser. Il n’y arrive pas.
Roman. Il voudrait se souvenir de la première fois qu’ils se sont dénudés pour se retrouver dans les bras l’un de l’autre. Il n’y arrive pas.
Roman. Il dégage sa tête de la poitrine de sa bien-aimée pour regarder l’heure, mais sa montre s’est arrêtée.
Les images se brouillent, s’enchevêtrent. Je ne sais plus qui est qui, qui fait quoi.
Aussitôt vécu, aussitôt repris.
Aussitôt écrit, aussitôt défait.
Jeudi 28 février
Rêve. Je ne retrouve pas mon chemin pour rentrer de la radio. J’ai également oublié les mots pour le demander.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de mettre à jour la liste des sorties et des issues de secours de la Maison de la Radio.
On ne sait jamais. Un jour, je voudrais peut-être m’en aller. Et ajouter des ou encore à la liste des choses qu’on peut faire quand on ne fait plus rien.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de ne pas rester sans voix, comme l’acteur du muet lorsque le cinéma est devenu parlant.
Il s’est senti égaré, je me souviens, et même amputé, invalide.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai d’installer partout des balises de détresse.
D’un jour à l’autre, il n’est plus nécessaire de tuer le temps, le temps s’en charge.
D’un jour à l’autre, il n’y a plus de beauté à raviver.
D’un jour à l’autre, on ne sait plus mentir à la vie.
D’un jour à l’autre, la mort, qui se rapproche, vous laisse aussi désemparé qu’un amour impossible.
D’un jour à l’autre, tout au plus cède la place à tout au moins.
D’un jour à l’autre, tout ce qui a fait ce que vous êtes tombe en ruine. À commencer par votre visage.
Je pense à Alberto Giacometti sculptant des figurines qui auraient pu tenir dans une boîte d’allumettes.
Qu’ai-je fait tenir dans les 140 signes ? Même pas un visage ?
Le visage est la dernière chose qu’on puisse fixer. Giacometti n’a cessé de le répéter. Lui qui s’y est repris à des milliers de fois.
Sur Twitter, des millions de signes, s’y reprendrait-on chaque jour pendant des mois, n’y suffiraient pas.
Toutes ces lignes qui se croisent et se séparent sur le fil, porteuses de mots qui accentuent tel ou tel trait, ne fixent pas un visage.
Peu de mots rappellent ce qu’on a vécu ; beaucoup de mots en éloignent à jamais.
D’un jour à l’autre, rompre le fil, couper le cordon, se retirer du jeu pour de bon.
D’un jour à l’autre, ignorer si on aura le temps de mettre la couche de vernis finale.
D’un jour à l’autre, ne pas savoir si on aura le temps d’abattre sa dernière carte et même de faire sa valise.
D’un jour à l’autre, la mort s’apprête à vous souffler la vedette.
D’un jour à l’autre, ne plus pouvoir parler que d’une minute à l’autre.
Quand j’arrêterai la radio, je sombrerai dans un silence qui résonnera de plus en plus fort.
La vie est une dernière soirée.
18 h 25, Malakoff. Ma fille Paloma, un casque sur les oreilles, écoute sa musique en faisant des bonds, des cabrioles, toutes sortes de pas de danse.
Elle me fait penser tout d’un coup au funambule de Jean Genet.
Ou à une promeneuse traversant un champ de boue en posant les pieds, de dalle en dalle, sur un pas japonais.
Mon silence sur Twitter est à l’ordre du jour. « Tu me fous la honte », me dit-elle.
Je donnerais l’impression d’attendre que ça se passe, sans lever le petit doigt pour imaginer des choses.
Inutile, pourtant, de courir après l’inspiration pour tirer un fil. Il suffit d’un rien. D’un fil, justement. Puis de faire en sorte que le fil ne plie pas.
Il suffit de regarder par la fenêtre, par exemple, de promener son chien, de laisser parler ses désirs, de raconter ses rêves…
Tweeter serait d’ailleurs une façon de rêver…
Pour Paloma, tweeter est un jeu comme un autre. De temps en temps, il faut penser à mélanger le jeu et à redistribuer les cartes. C’est tout.
La partie consiste à ne rien cacher de son jeu. Même pas les leurres, les illusions, la pacotille qui nous tient lieu, le plus souvent, de cargaison.
Je devrais commencer par écrire tout ce qui me passe par la tête, comme d’autres laissent la porte de leur maison ouverte.
Ce ne serait pas plus compliqué que ça.
Il suffirait d’apprendre à commencer, et, évidemment, à finir, car en ce bas monde tout a une fin.
C’est vrai, je n’y avais pas pensé.
Après tout, je vais essayer.
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