Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 103 sur 209

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Cent quarante signes

Lundi 22 octobre

Heure, c’est le début d’heureux, mais ça s’arrête à deux lettres de la fin.

Le bonheur attend son heure ; toujours à deux doigts d’y arriver.

Roman. Au soir de sa vie, il craignait de mourir avant d’avoir appris quelle avait été sa langue maternelle.

11 h, marché. Ces gens qui sourient tout le temps, même quand ils ne trouvent pas ce qu’ils cherchent.

Ces gens qui parlent aux tout petits enfants en s’adressant à leurs parents.

Le spectacle de ce bouledogue, attaché devant l’entrée du marché, inquiet de son avenir.

Le choc : la marchande de légumes n’est pas là. Elle a déserté. C’est comme une semaine sans dimanche.

À peine amoureuse et déjà infidèle.

12 h, fin du marché. Je ne pourrais certainement pas m’empêcher de craquer si j’étais une crevette invendue, en fin de marché.

Radio. Plus l’intervieweur et l’interviewé sont éloignés l’un de l’autre, plus ils doivent s’efforcer d’être proches lors de l’interview.

Il arrive qu’on ressente plus crûment sa solitude quand on pose les bonnes questions.

Lorsque j’enregistre en plein air, c’est à mains nues, c’est-à-dire sans questions.

18 h, radio en voiture. Tous ces gens qui parlent comme s’ils n’étaient jamais descendus au fond d’un trou.

« Je n’en sais rien, vous voyez ce que je veux dire », nous rassure le journaliste.

De l’autre côté de la fenêtre tremble le scintillement rouge de l’enseigne lumineuse.

 

Lundi 22 octobre

 

Rêve. Confidence pour confidence, si j’ai eu un rêve dans l’enfance, c’est bien celui de l’inépuisable.

Pouvoir toujours tout remettre au lendemain ; avoir tout son temps, l’éternité devant soi.

Si j’ai tout mon temps, aujourd’hui, maintenant que je suis au bout de l’éternité, c’est pour me consacrer aux cueillettes saisonnières.

Voilà un résumé, au fond en grande partie exact, de la situation.

10 h, Gaîté. La jeune fille qui vient de s’asseoir à côté de moi lit L’homme-joie de Christian Bobin.

10 h 10, Mabillon. Les rares personnes qui me reconnaissent dans la rue, ce matin par exemple, sont hilares comme si j’étais le roi du rire.

Généralement, je ne trouve rien à leur raconter. Je me dis, à chaque rencontre : « Encore un auditeur de perdu. »

Je devrais sans doute me soucier un peu plus de ma réputation, soigner davantage mes relations publiques, mettre autant que possible du liant.

Je devrais apprendre à sourire et à dire trois mots sans avoir toujours l’air d’être perdu dans mes pensées.

C’est étrange, en vérité, de s’être fait une réputation de muet et de tirer son existence, et sa subsistance, de sa voix.

Des quelques mots aussi, bien sûr, qu’on parvient, plus ou moins maladroitement, à articuler.

10 h 15, rue de Tournon. Dans la tanière où je suis censé travailler, une table, une chaise et presque pas de livres, mais c’est déjà trop.

Quand je suis sous la menace d’une baisse de tension, hélas, plus souvent qu’à mon tour, je me tourne vers une gouache de Claude Royet-Journoud.

Cette gouache m’apparaît comme une sorte d’avant-première, ou plutôt de répétition, de ma future installation au Paradis.

La preuve, en tout cas, que le Paradis existe et que j’y ai une place toute trouvée entre la mer et les fleurs sauvages.

Face à moi, à gauche de l’immense fenêtre qui pourrait ouvrir sur le monde entier si elle ne restait pas obstinément fermée, une étagère.

C’est le socle sur lequel veille un chien à six pattes et à la langue bien pendue de Seyni Awa Camara.

Je l’avais rapporté du village de Seyni, Bignona, en Casamance.