Cent quarante signes
Lundi 26 novembre
Je devrais m’atteler à la recomposition du temps à partir des seuls instants de gravité.
Je devrais m’atteler au récit d’une attraction magique (Dancing, encore) et à l’exploration aventureuse du terrain.
Je devrais m’atteler à un roman de la démesure : la description d’une tête d’épingle. Je sais qu’une vie n’y suffirait pas.
Pour le moment, je m’enfuis le plus loin possible de ce qui finira par me rattraper.
Lundi 26 novembre
Encore un rêve de bibliothèque, vide de livres. remplacés par des pots de confiture rangés par couleur sur les étagères.
Rentrer chez soi, sachant que dès que la porte sera fermée, il sera impossible de la rouvrir. Je ne sais pas si c’est un roman.
Et si, une seule fois, un jour, dans un excès de zèle, l’acteur du muet criait haut et fort ce qu’il a sur le cœur ?
S’il décidait, tout d’un coup, de se couper les cheveux en quatre.
Il se tait depuis tant d’années que son silence est devenu un spectacle qui fait rire les foules ou pleurer Margot.
Avec les cheveux coupés en quatre, la peur se substituerait aux rires et aux larmes. L’inconnu ferait irruption dans le visage de l’acteur.
Coup de théâtre : l’acteur du muet devient celui qu’on n’attendait pas. Après une vie de mutisme, il accepte de répondre à une question.
Mais alors, qu’elle est la question ? Pas question, évidemment de se tromper de question.
Quelle question poser à l’acteur du muet après une vie de silence ?
C’est le temps de la réflexion.
Personne ne s’aventure à se demander s’il y a une vie derrière le silence.
Bonne question.
Le silence même est une invitation à se taire et surtout à ne pas aller chercher midi à quatorze heures.
Le silence invite à serrer ses poings sur ses oreilles en laissant la bouche grande ouverte au rire et le reste de son corps aux secousses des émotions.
Rien d’autre. À moins que.
Le silence invite à attendre que la parole frappe à l’improviste.
C’est ce que je voulais dire.
Voilà.
Ces lignes sont écrites au bord de la joue, dans la chaleur des coups de poing et des gifles.
De midi à quatorze heures, je traîne avec le chien. Histoire de.
Pour le moment, elle ne se montre pas. Celle qui. Inutile de mettre les points sur les i, de tourner ma langue sept fois…
J’ai bien cru la voir au bout de l’avenue Jean-Jaurès, mais ce n’était qu’un effet de ressemblance.
La nouvelle opticienne ressemble comme deux gouttes d’eau à la jeune femme au chien. Suivez mon regard.
Elles se ressemblent, toutes deux, jusque dans leur absence. Toutes deux brillent par une même absence.
Pas d’autre mot qu’absence, à en croire leur façon de ne jamais laisser traîner une présence que je pourrais estimer tendue vers moi.
13 h. Une autre femme marche, rue Crié. Sa canne blanche en avant décrit des demi-cercles, à droite et à gauche, sur le trottoir.
Cette femme aveugle m’ouvre les yeux sur tout ce qui cache le réel, tout ce qui le masque.
En premier lieu, sur ces figures au visage de circonstance que sont la jeune femme au chien et la nouvelle opticienne.
Deux figures parmi d’autres, créées par un rêveur qui n’aurait pas l’idée de demander quoi que ce soit à personne, mais craint de se retrouver seul avec lui-même.
Disons-le comme ça.
Etre seul, d’une solitude que fuiraient sans doute les solitaires, à chaque heure du jour et de la nuit.
Seul comme un mort, en somme.
Les figures soufflent le chaud sur le visage glacé du solitaire. Elles font en sorte qu’il retrouve des couleurs.
Qu’il se défasse de ce masque de papier mâché, blanc comme la
Mort.
C’est bien ça : blanc comme la mort.
14 h, rue Ledru-Rollin. Rien.
Rue Chauvelot. Les rares passants se hâtent en se méfiant des feuilles mortes. On n’en sort pas.
Rue Raymond-Fassin. La jeune femme au chien s’éloigne en balançant les hanches. Son chien essaie d’attraper les feuilles qui volettent.
Avenue Pierre-Larousse. À la Divette, deux femmes croisent les jambes sur leurs tabourets. L’une répète à l’autre : « C’est pas mon problème. »
Rue Victor-Hugo. Un homme et une femme. L’homme : « Tu t’agites toujours après la bataille. »
Même rue, plus tard. L’homme : « T’as qu’à te boucher les oreilles. »
À la Divette de Malakoff, les deux femmes descendent de leurs tabourets. « Je retourne à mes prières », annonce la plus grande.
Moi aussi je retourne. Sans autre prière que d’échapper au froid et au méchant petit vent. Ça sera déjà bien.
Souvent, nous parlons pour passer l’éponge. C’est tout.