Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 141 sur 209

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Cent quarante signes

Lundi 3 décembre

10 h. N’exagérons rien. Je ne vais tout de même pas me faire repérer dans la clientèle clairsemée. Par qui ? Je me le demande.

J’ai soigné mon look. Je me suis habillé de couleurs plutôt vives pour ne pas avoir l’air trop vieux.

Un vieux, il faut le savoir, c’est quelqu’un dont il ne viendrait à l’idée de personne qu’il puisse sortir avec des jeunes filles. Voilà tout.

C’est quelqu’un, vous pouvez me croire, qui se noie en silence dans le rire des jeunes filles.

Ça y est, la marchande de légumes m’a aperçu dans la queue et ses yeux font feu sur moi, immobilisé par le jaillissement des éclairs.

Je m’en tire avec deux rougettes, trois poireaux qu’elle raccourcit avec son grand couteau et une livre d’oignons rouges.

« Attention, de ne pas trop pleurer ! » me crie-t-elle quand je tourne les talons.

Le froid est sur toutes les lèvres. Il est un sujet de conversation d’autant plus inépuisable qu’il continue chaque année à nous étonner.

Plus loin, à mon grand étonnement, j’ose demander son prénom à la poissonnière. Elle me fait promettre de le garder rien que pour moi.

Elle se prénomme Marie-Sol.

Chaque fois, je suis sur des charbons ardents. Toujours peur que mon ironie, mes moqueries, me fassent passer pour un fou, voire pour un voyou.

De l’autre côté, là où la foule est la plus dense, à travers le brouhaha, des échos me parviennent de la douce voix de la marchande de légumes.

19 h, visite à l’hôpital. Une débrouillarde se hâte de récupérer Gala dans la chambre d’une défunte.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de me lancer dans l’inventaire général des questions mal posées.

 

Lundi 3 décembre

 

Rêve. Un ami de Kafka prétend tenir de lui que La Métamorphose, c’est de la vie transformée en paroles.

Rêve. Vers minuit, un homme passe dans toutes les maisons, à la façon de l’allumeur de réverbères autrefois, pour y prélever de la chaleur.

Rêve. « Emmène-moi, surtout ne me laisse pas là », c’est tout ce que j’arrive à dire à mon père sur son lit de mort.

9 h, Malakoff. Rideau si vite baissé sur l’attrait des jeunes filles à l’arrêt Victor-Hugo.

Encore une fois, je ne récolterai jamais ce que j’ai pourtant semé avec patience, pour ne pas dire avec amour.

Tout se passe comme si une vague géante avait emporté en un tournemain le minuscule théâtre de mon rêve.

Il y a bien quatre jeunes filles qui minaudent sous ma fenêtre, mais je ne les reconnais pas comme mes jeunes filles.

Ce ne sont pas les jeunes filles.

Heureusement, le bus arrive et met un terme au tourbillon des fausses jeunes filles, mues par une force hostile.

9 h 30. En route avec le chien, à charge pour lui de flairer les lueurs mystérieuses, s’il veut bien cesser de trembler de froid.

Une colombe de porcelaine à moitié cassée sur la pelouse pelée d’un pavillon. On ne saurait mieux dire.

En guise de décoration de Noël, de vieilles chemises ont été tendues entre deux lampadaires de la place de la mairie.

Une ambiance de fête à Naples au 18 siècle ou une guirlande de e pendus ?

Le chien tremble toujours de froid. Sortir, pour lui, n’est pas une fête. La plupart de ses sens sont interdits.

Deux jeunes femmes tirent des valises. Je leur fait croire que mon chien les suivrait bien. Ça les fait rire.

J’ajoute : « Moi aussi. » Elles ne rient plus.

10 h, Gaîté. On croit entendre : « Venez dîner quand vous voulez. »

Dans le métro, je pense aux pauvres pères qui rabougrissent, épaississent, se ratatinent quand leurs enfants s’élancent, prennent leur envol.