Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 129 sur 209

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Cent quarante signes

Mercredi 21 novembre

11 h, avenue Jean-Jaurès. Une femme tient son enfant contre sa poitrine comme si le loup était dans les parages.

12 h 30, Gaîté. Se casser les dents sur une telle énigme.

14 h, BHV, « La niche ». « Vous devriez prendre une muselière, me conseille la vendeuse. Un chien peut toujours péter un câble. »

16 h 15, Gaîté. Pourquoi pas place des Fêtes ?

16 h 30, Malakoff. Ouvrir enfin un livre et ne pas s’en détacher jusqu’à la dernière ligne.

Chaque fois que j’ouvre un livre, je voudrais connaître la même surprise que Jérôme Lindon découvrant Molloy de Beckett.

Mot après mot « faire » la vérité comme au théâtre on « fait » la lumière.

20 h 30, théâtre de la Colline (Tout mon amour de Laurent Mauvignier). « J’ai quelqu’un à vous présenter » m’annonce quelqu’un que je ne connais pas.

Le parti pris de cette chose qu’on appelle la vie.

S’approcher le plus près possible et toucher le vrai.

D’un jour à l’autre, être ramené au point de départ.

 

Mercredi 21 novembre

 

Rêve. Je sors d’une boîte une feuille de carnet et prétends que, même si c’est un rêve, c’est un éclat de vérité.

11 h, Luxembourg. Une jardinière amasse les feuilles mortes avec un râteau géant.

Les mouvements de son visage m’intéressent davantage que ceux du râteau.

Je regrette de ne pas avoir de jardin.

Même un râteau plus petit aurait pu être à ma main.

La taille de la jardinière m’est indifférente.

Midi, rue Bonaparte. « Convoi exceptionnel ». C’est un camion qui livre des sapins de Noël.

D’un jour à l’autre, écrire de plus en plus souvent l’expression « l’âge venu ».

D’un jour à l’autre, l’heure n’est plus aux ratures.

D’un jour à l’autre, sourire quand on vous prédit quelque avenir que ce soit.

D’un jour à l’autre, votre voix ne tire plus son épingle du jeu dans le bruit de fond.

D’un jour à l’autre, s’imaginer des choses pires que la vérité.

 

Roman. Un rai de lumière sous la porte de la salle de bains. Je pense à ma mère dans la salle de bains, puis dans sa chambre.

Je pense à la chambre de mes parents avant qu’elle devienne le champ de ruines que j’ai à peine connu.

Leur séparation baisse à jamais le rideau de fer sur le théâtre de la chambre des parents.

On ne sait pas grand-chose de ce théâtre quand le rideau est ouvert. On n’y comprend pas grand-chose. La pièce nous passe au-dessus de la tête.

Une réplique par-ci par-là, des silences, pas mal de chuchotements, la voix de l’un ou de l’autre qui s’élève de temps en temps.

On pouvait entrer quelquefois, traverser ce monde interdit. C’était comme s’avancer, à la campagne, dans un bois inconnu.

Ces tableaux de nus sur les murs… Je ne m’attardais pas, je me souviens.

J’avais peur, très peur, moins d’être surpris là où il ne fallait pas que de voir quelque chose – quoi ?, je ne sais pas – que je ne voulais pas voir.

Tout me faisait une peur telle que je ne m’interrogeais même pas sur la disposition du lit ou des bouquets de fleurs.