Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 130 sur 209

Pages du PDF

Cent quarante signes

Jeudi 22 novembre

C’était à peine si je pouvais imaginer que deux êtres vivaient la nuit entre ces quatre murs qui délimitaient un monde séparé du nôtre.

Quand je les apercevais dans leur lit, le matin, dans l’embrasure de la porte, je ne les reconnaissais plus, ce n’était plus mon père et ma mère.

Une chambre au bout du couloir, les jours heureux.

Une ruine, aujourd’hui, au bout de la mélancolie.

 

Jeudi 22 novembre

 

Les yeux et les oreille, familiers de ce qui est perdu.

Ceux qui n’arrêtent pas de jouer les grands et qui sont ridiculement petits.

Se tourner et se retourner indéfiniment dans son lit à la recherche d’une nuance de rouge qu’on a sur le bout de la langue.

Finir par se lever à la recherche d’un nuancier.

Rouge bordeaux, rouge carmin, rouge grenat… Se perdre dans les rouges.

Tout ça pour essayer de retrouver la couleur du dessus de lit de la chambre de mes parents… Dubitatif, j’opte pour le grenat.

Suis-je parvenu, depuis l’enfance, à franchir la frontière d’un grenat qui n’a peut-être jamais existé ?

Détail après détail, j’avance à reculons dans le lieu sans issue où tant de choses se sont jouées il y a si longtemps.

Voilà. Je ne suis pas très avancé. Pour ne pas dire que je n’avance pas.

10 h, Malakoff. La méditation met en retard. Plus une jeune fille à l’arrêt du 191.

Pas une poignée d’éclats de rire à jeter dans la grisaille pour la faire taire. Journée perdue.

Elle n’a pas d’heure, elle, la jeune femme au chien. Pas d’heure pour son arrogance, lorsqu’elle s’enchante des regards lancés à son chien.

C’est comme s’ils lui étaient à elle-même adressés, ces regards. Elle fait la belle, exulte sous leur caresse. Elle est la reine du monde.