Cent quarante signes
Dimanche 18 novembre
9 h, Malakoff. Une mouche me tient compagnie au petit déjeuner. Peur qu’elle se noie dans le jus de kiwi laissé dans une assiette.
10 h 30, Malakoff. À l’arrêt Victor-Hugo, le joyeux tournoiement des jeunes filles à l’arrivée du bus.
Reste un jeune homme qui ne monte pas. Un jeune homme blond au regard sévère et aux cheveux courts.
Est-ce à cause de ce que les jeunes filles lui ont dit ? Ses joues sont aussi rouges que sa chemise.
10 h 30. En promenant le chien rue Victor-Hugo, je pense aux histoires d’amour qui se nouent et se dénouent derrière les façades.
Midi, rue Chauvelot. Paul Claudel paraît vouloir semer des poursuivants.
14 h, chez moi. Une invasion de grosses mouches noires qui semblent s’être donné le mot que la maison était bonne.
Encore heureux que les mouches ne soient pas des corbeaux !
J’en arrive à examiner avec attention la promesse d’action foudroyante de la bombe anti-volants.
16 h. J’ouvre la radio pour leur faire peur et les faire partir sans effusion de sang.
La radio a du bon. Grâce à elle, j’écoute avec passion débattre de questions que je ne me suis jamais posées.
Roman policier. Une mouche est venue se poser sur la main qui tenait l’arme du crime et le pire a été évité.
Dimanche 18 novembre
Rêve. « Maintenant, me dit ma mère, étendue sur une grande terrasse, nous allons profiter pleinement des charmes de la vie. »
Le dimanche, en lieu et place des jeunes filles, l’arrêt du 191 rassemble de très vieilles dames et de très vieux messieurs, retour du marché.
Ce n’est pas tout à fait la même chose pour l’observateur que je suis, de l’autre côté de la rue.
D’autant qu’à cause, peut-être, de la pluie, les visages semblent lavés de toute trace de passion.
Tout le monde, pour dire les choses autrement, se ressemble. Tout le monde ressemble à tout le monde.
Est-ce pour cette raison que la jeune femme au chien ne me voit pas ? Elle regarde droit devant elle en me croisant avec son chien.
11 h. Ciel presque de fin du jour. Ça va bien avec les trottoirs, envahis de feuilles mortes.
11 h 10, marché. La vendeuse de la marchande de légumes m’adresse un sourire complice. Il ne faudrait pas qu’elle se doute de quelque chose.
Faisons comme si la marchande de légumes était sortie de notre imagination et achetons notre salade sans autres commentaires.
« Où est mon couteau ? » demande-t-elle en se tournant vers moi.
Je suis en train de partir quand elle m’appelle pour me parler entre quatre yeux des brouillards du petit matin.
« Vous devriez venir chez moi très tôt le matin, me dit-elle, si vous ne voulez pas mourir sans savoir ce que c’est que le brouillard. »
11 h 25. « À nous, qu’est-ce qu’il nous fallait ? » me demande le poissonnier en mettant mon désir à l’imparfait et au pluriel de majesté.
11 h 35. Des girolles feraient mon affaire, mais la marchande de champignons veut me vendre des trompettes- des-morts.
« Votre genre », prétend-elle.
11 h 45. La fromagère toujours aussi désagréable. Il est temps de changer de crèmerie.
Roman. L’homme était trop claustrophobe pour faire un bon mort.
Roman. Un homme de l’ancien temps rêve de retrouver un peu de temps disponible.
Il y a combien de siècles que j’attends le feu vert pour le grand jeu ?
Je me demande si j’ai été bien avisé de me mettre en route, puisque j’en suis toujours au même point.
Tic tac, tic tac, tic tac : bientôt plus dans les temps.