Cent quarante signes
Samedi 22 décembre
Radio. Les bruits de pages sont sur des fréquences aiguës.
D’un jour à l’autre, on a beau écouter, on n’entend plus rien.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de me replier dans une chambre sous les toits où je ne m’alimenterai plus que de bouillon de poule.
Samedi 22 décembre
Rêve. En pleine nuit, des hurlements de loups qui se rapprochent et font de moi une bête traquée.
Rêve. Mon lit est un trou creusé par des animaux dans la forêt. Je n’ai pas le choix de mes positions.
9 h, Malakoff. Aller, comme chaque jour, chercher son journal et être toisé d’un regard mauvais par la jeune femme au chien.
Pourquoi me faut-il la croiser chaque fois que je ne veux pas la voir et ne pas la voir chaque fois que je veux la croiser ?
Croiser est le mot. Sur elle, je sens que je vais devoir bientôt faire une croix.
Je serai, à proprement parler, passé à côté d’elle.
Jusqu’à présent, nos instants, si l’on peut dire, partagés se limitent à des regards qui ne se rencontrent pas.
Peut-être, d’ailleurs, a-t-elle surgi dans mon histoire pour être cela, à côté de qui (ou de quoi), toujours, on ne fait que passer.
L’un et l’autre, alors, nous serions faits pour nous entendre, puisque moi aussi je m’en tiens souvent à ce rôle : passer à côté.
9 h 15. La jeune femme au chien s’épuise en arrogance depuis qu’elle a récupéré son chien.
Pourquoi diable ne pas cesser, comme le diable, de sortir de ma boîte par folie de vouloir lui parler ?
Moins j’ai de raisons de lui parler, plus je le désire, et plus le silence me revient comme un boomerang.
Le jour où j’arriverai enfin à lui parler, ce sera sans doute avec les lèvres en sang.