Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 151 sur 209

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Cent quarante signes

Vendredi 14 décembre

17 h, Gaîté. À ne pas lire quand le voiturier a perdu les clefs de la voiture et que vous vous retrouvez dans un métro bondé.

17 h 15, rue Laforest. « La nuit en plein jour, on n’arrête pas le progrès », constate la bénévole de la météo.

Troublée, je remarque qu’elle sort sa poubelle au lieu de la rentrer.

18 h, rue Victor-Hugo. Au bout de la rue, la jeune femme au chien. Je ne sais pas où me mettre, car je suis sans chien.

Il me suffit ce soir d’un regard pour découvrir qu’elle n’est pas si jeune que ça.

Horrible détail : des mèches grises dépassent de sa capuche. Je ne suis pas dans un cauchemar. Ce soir, vers 18 h, je les ai vues.

18 h 50, à la Divette de Malakoff. Un couple. L’homme : « Je ne suis pas chaud pour en parler, comme ça dans le froid. »

Un jeune homme au téléphone : « Oui, oui, oui-oui, sans vous connaître, je vous ai reconnu. »

19 h. Le couple sort de la Divette. L’homme : « Je ne suis pas sourd, c’est juste que je n’entends pas. »

Roman. Candidat au suicide, un homme qui n’a pas le cœur solide cherche à tomber amoureux.

Écrire un livre avec ce qu’on garde pour soi et le détruire au fur et à mesure.

 

Vendredi 14 décembre

 

Rêve. Ceux qui pouvaient prouver n’avoir jamais commis aucune faute étaient immédiatement conduits vers une destination inconnue.

Rêve. Mon grand père, Isaac, me propose de me léguer sa soutane et sa barbe blanche.

C’est la première fois, sous l’influence d’un rêve, donc, que j’écris le prénom de mon grand-père maternel, Isaac.

Je dois aux recherches de mes filles d’être sorti d’une totale ignorance dans laquelle je suis resté, c’est bien le mot, depuis toujours.

Mon grand-père était un homme seul, d’allure sévère, toujours en noir, portant une barbe blanche.

J’ai dû l’apercevoir une dizaine de fois jusqu’à sa mort en 1946. Je ne l’ai jamais vu sourire.

Nous le fuyions plutôt, les rares fois où il venait à la maison, à cause de sa sévérité, sans doute, et peut-être aussi de sa tristesse.

J’avais envie d’ouvrir toutes les fenêtres de la maison après son départ pour en chasser la tristesse.

Mes filles m’ont appris qu’il avait été ministre du culte à la synagogue de Neuilly pendant la dernière guerre.

On lui avait demandé de remplacer le rabbin titulaire, envoyé en déportation.

Et dans l’exercice de sa mission, il avait fait preuve d’un courage dont le souvenir a été conservé.

Une plaque apposée sur un mur de la synagogue le rappelle, aujourd’hui encore.

Face au trouble dans lequel me laisse son histoire, je ne peux rien dire. Je suis désemparé comme peut l’être un vaisseau.

Je me borne à constater la puissance de l’interdit.

L’interdit, si c’est le mot qui convient, est vite venu à bout, chez moi, de la plus élémentaire des curiosités.

 

D’un jour à l’autre, votre radio vous est confisquée.

D’un jour à l’autre, les musées, les bibliothèques, mais aussi les jardins vous sont interdits.

D’un jour à l’autre, vous n’avez plus le droit de faire vos courses à l’heure de votre choix.

D’un jour à l’autre, où qu’on soit, on ne parle pas de ça. Même à la synagogue.

D’un jour à l’autre, vous figurez sur la photo de classe avec votre étoile.