Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 72 sur 209

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Cent quarante signes

Vendredi 14 septembre

10 h 47, dans le 58. J’ai vu le moment où une jeune fille allait me céder sa place comme il est recommandé de le faire avec les personnes âgées.

10 h 50, toujours dans le 58. Des filles qui ne savent pas sourire, des types en survêt, des vieilles agrippées à leur sac : c’est pour tout ça que j’aime le bus.

À partir de ce soir, je fuirai au galop les décombres du présent.

À partir de ce soir, je fuirai au galop le cœur des ténèbres.

À partir de ce soir, je fuirai au galop le temps qui vous défigure en moins de temps qu’il ne faut pour le voir.

À partir de ce soir, je fuirai au galop toutes les marques d’affection qui viennent en consolation de l’hostilité générale.

À partir de ce soir, seul dans la nuit, je n’attendrai plus que les mots écrits par une main aimée.

 

Vendredi 14 septembre

 

Rêve. Dans le communiqué de presse, je faisais préciser que tous les poèmes lus au cours de la soirée seraient issus de la culture biologique.

Au réveil, la fin de la journée ne fait que commencer.

8 h 20. Il est temps, donc, de penser à demain.

Sauf aujourd’hui.

Ces jours, si rares, où l’on peut dire aujourd’hui.

10 h, Radio. Trente-cinq minutes d’aujourd’hui. Une voix seule. La douceur de la voix d’António Lobo Antunes, écrivain de la violence.

Pas un livre dont il ne soit venu parler dans mon émission. Pourtant, ce ne sont jamais des livres qu’il est question.

Mais de ce qui les précède, les accompagne, les rend possibles ou impossibles. De ce qui se passe entre les livres et même d’une phrase à l’autre.

Au début, nos rencontres étaient des dialogues de sourds. Un jour, j’ai réalisé qu’effectivement il n’entendait pas.