Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 21 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 31 mai

À chaque phrase, je me demande si ma mère ne s’est pas trompée de langue quand elle m’a appris à parler.

En écrivant, appauvrir son vocabulaire. Avec toujours moins de mots, dire toujours plus de choses.

La richesse de vocabulaire des romanciers de quatre sous.

Les écrivains au service de la langue comme les politiciens au service de leur pays. Certains finissent par ne servir qu’eux-mêmes.

L’indifférence cruelle et la cruauté indifférente : la peste et le choléra.

Les hirondelles dans le ciel de Malakoff. Quelques répliques avant les trois coups d’Avignon.

20 h, métro. Une jeune fille au téléphone. Elle a l’air d’un pantin frappé d’irréalité, alors qu’elle bâtit notre réel à chaque instant.

20 h 30, Odéon-Berthier. Il fait très chaud, mais j’ai pris un manteau, rien que pour pouvoir parler à la dame du vestiaire.

22 h 30. Sortie du théâtre. Le regard noir de la dame du vestiaire. Mon manteau l’a obligée à attendre la fin du spectacle.

 

Jeudi 31 mai

 

Ouvrir ses volets le matin, c’est se confronter au paysage le plus familier et le plus inaperçu. Je resterais bien à la fenêtre jusqu’au soir.

Ce n’est pas mal non plus d’ouvrir ses volets quand aucun souvenir ne s’interpose entre paysage et soi.

Évidemment, une fenêtre sur cour à un étage élevé, ça manque d’horizon. Est-ce le manque, alors, qu’on voit ?

D’un étage élevé, si je me penche vers le bas, je vois le vide se ramasser sur lui-même. Il fait la fête pour me faire peur.

Si je n’avais pas eu une fenêtre sur cour, je n’aurais jamais pu observer le vide sous toutes ses coutures. J’aurais aussitôt touché le fond.

11 h. Une rencontre inattendue à Duroc : la dame du vestiaire de l’Odéon Berthier. Nous parlons des fous qui mettent des manteaux fin mai.

Roman. Un romancier entreprend son grand œuvre : dire « je t’aime » amoureusement et en temps réel.

 

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