Cent quarante signes
Samedi 23 février
10 h 05, Plaisance. « Je ne vois pas ce que je pourrais trouver à redire », affirme à son voisin un homme qui, jusque-là, n’a rien dit.
10 h 09, Gaîté. Il y avait longtemps…
10 h 05, Duroc. Un gaillard, fort en gueule, épanche sa bile sans qu’on comprenne exactement sur quoi.
10 h 30, à la terrasse du Tournon. Un jeune homme à sa compagne : « Ce que je trouve en toi, je ne l’ai cherché chez personne. »
Un autre couple. Chacun a sa tablette tactile. Chacun est plongé dans son monde.
D’un jour à l’autre, la langue ne répond plus.
D’un jour à l’autre, quels que soient les mots que vous choisissiez, ils vous entraînent vers le fond.
D’un jour à l’autre, vos phrases refusent de préserver quoi que ce soit du présent et vos souvenirs s’amenuisent.
D’un jour à l’autre, rien de ce que vous avez écrit n’est achevé, mais vous êtes pressé de rendre votre copie.
D’un jour à l’autre, vous vous retrouvez seul dans un monde englouti.
Samedi 23 février
Rêve. Encadrée, la peinture tient. Dès que le cadre est enlevé, les couleurs volettent au loin.
Rêve. Un tableau dans une poubelle. C’est un Matisse. Je le laisse. On ne ramasse pas un Matisse dans une poubelle.
Rêve. Dans la rue, chez moi, à l’écoute de la radio, il suffit que je m’approche pour que le son disparaisse.
8 h 30, Malakoff, sentier du Tir. Quand je tousse, le chien pense que j’aboie. La toux lui est plus agréable à l’oreille que la parole.
9 h, à la Divette. Un homme au comptoir fait signe à une femme : « Ramène tes fesses et raconte-moi des blagues. »
La femme dont les mots amusent la langue…
On sait qu’elle est là, elle ne s’éloigne guère du tabac, du matin au soir. « Je rêve de balcons fleuris », répète-t-elle aujourd’hui.
Et un peu plus tard : « Je rêve de petits rongeurs. »
L’homme au comptoir s’agite au téléphone : « Je n’arrive pas à m’avoir. »
Deux femmes assises au fond de la salle. L’une des deux : « Vous communiquez ? » L’autre : « On a du mal à se parler. »
Un temps. La même : « On ne parle que de ce qu’on voit à la télé. »
10 h 30, Gaîté. Passons.
10 h 35, Duroc, dans le couloir de la correspondance. Un jeune homme et son ami, bras dessus bras dessous.
Le jeune homme : « Je veux vivre davantage, rien de plus, rien de moins. »
« C’est tout vu », assure, plus loin, un vieil homme aveugle à la dame qui l’accompagne.
10 h 44, Vaneau. Deux dames en pleine conversation. « On a passé la station », constate l’une.
« Fallait m’le dire », répond l’autre. Puis elles continuent à parler, sans descendre du métro à la station suivante.
13 h 15, rue de Tournon. JE T’AIME, NADIA, en capitales sur une bouche d’égout.
18 h, rue de Fleurus. Devant Bread and Roses, une vieille dame : « Il ne manquait plus que ça : elle vient de tomber sur un dénicheur de fauvettes. »
19 h, théâtre de Poche-Montparnasse. L’ouvreuse est géante et la salle basse de plafond.
Ces noms notés dans un carnet, suivis d’un numéro de téléphone qu’on n’appellera jamais, et qui ne diront rien quelques jours plus tard.
L’histoire qui se cache dans un nom.