Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 96 sur 209

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Cent quarante signes

Dimanche 14 octobre

 

Rêve. Plus rien à la radio. Les émissions sont terminées. Je tourne à fond le volume du son pour écouter le silence.

Rêve. Il me suit partout dans le labyrinthe de la vieille ville, son téléphone à l’oreille, m’infligeant ses conversations.

Quand je m’enfonce dans mes rêveries, je me tiens solidement dans la vie.

Aimer à tour de bras.

10 h, marché. Je ne sais pas pourquoi, à peine arrivé, je me précipite chez la marchande de légumes. Je préfère ne pas me demander pourquoi.

Aujourd’hui, elle annonce à la cantonade que nous sommes fiancés. Elle ne m’en fait pas passer pour autant avant tout le monde.

Pas de régime de faveur. J’attends mon tour, prends mon mal en patience. C’est bien parce que c’est elle.

« J’adore caresser le poisson, assure le poissonnier. Et quand ça coince, j’y mets de la psychologie. »

« Ces petits corps musclés, commente le volailler, si vous n’aimez pas ça, vous m’expliquerez… »

D’un dimanche à l’autre, faire la queue avec des inconnus qui ne veulent pas le rester.

Glaner des expressions que vous ne connaissiez pas et que vous pourrez reprendre dans vos émissions.

Par exemple, ce matin : « Putain de sa race de sa mère ».

Deux marchandes, juste en face de moi, se font un long et langoureux baiser sur la bouche.

« J’adore ça », reconnaît l’une des deux, en voyant qu’elles ont été vues.

Radio. Au fond, à la radio, je suis une sorte de bête de somme, qui tire les auditeurs vers le sommeil.

Je suis aussi une sorte de saint, selon la définition de Rushdie, pour qui un saint est quelqu’un qui souffre à notre place.