Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 189 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 31 janvier

Au moins, avec le 191, à partir de l’arrêt Victor-Hugo, j’indique une direction.

Des personnages sont dans le mouvement d’aller vers. Peu importe vers où et pour faire quoi : ils vont vers.

J’appelle personnage une figure prise dans ce mouvement d’aller vers. Même si il y a un point après vers. C’est mieux que rien.

Après tout, c’est cela un personnage : pas un bon à rien ou un moins que rien, mais une figure orientée vers mieux que rien.

Mieux est une voile à la merci du vent.

Dans l’impatience de l’attente, je me donne comme but, ce matin, l’écoute du vent.

Malakoff n’est pas au bord de la mer, cela va sans dire.

Ce n’est pas avenue Pierre-Larousse que je serai pénétré par le vent comme je pourrais l’être à Quiberon, rue des Sardiniers.

Je peux tendre l’oreille, me pencher par-dessus la rambarde, pas de sifflements dans des frondaisons.

Pas davantage de crissements, de craquements ou de grondements dus au souffle du vent.

Je ne capte que les bribes d’un son étouffé, assourdi, dont, à la radio, on ne ferait rien.

Mais c’est le vent. Et c’est avec ce vent que je m’enfonce dans l’illusion du vent, comme le dormeur, la nuit, disparaît dans le sommeil.

Quand j’arrêterai la radio, tout doucement, en prenant mon temps, j’essaierai de remplir les cœurs vides.

 

Jeudi 31 janvier

 

Rêve. Le studio est à ciel ouvert. Il faut le débarrasser de ses gravats avant d’enregistrer.

8 h 30, Malakoff. Je pensais laisser les choses venir sans être trop regardant. Après tout, cette rue n’est pas sans lumière.

Rien à faire quand elle refuse d’ouvrir les jambes. Tous les amoureux connaissent ça.

J’ai toujours le chien de la jeune femme au chien.

Je peux passer la journée en tête à tête avec ce chien sans aucune douceur dans les yeux.

Mais je ne sais plus où je suis. Les jours ont quelque chose d’irréel depuis que je ne reconnais pas mon chien dans celui qui me fait face.

Nous sommes si distants, lui et moi, que je ne réussis même pas à le tutoyer.

Je sens monter en lui un désir de violence qui me terrifie.

Je n’aurais jamais dû accepter ce marché de dupes. On n’échange pas son chien. Je le savais sans pouvoir rien faire d’autre.

À présent, je suis un homme déchiré, incapable de faire taire le fracas qui s’est incrusté en lui.

En me privant de mon chien, la jeune femme au chien a assis le pouvoir qu’elle a sur moi. Bien joué. Mais je me battrai.

Tout ce que je demande, c’est de retrouver mon chien et que celui qui a usurpé sa place disparaisse comme un cauchemar.

 

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