Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 137 sur 209

Pages du PDF

Cent quarante signes

Jeudi 29 novembre

Lorsque, d’un jour à l’autre, vos doigts sur les touches ne font plus rien apparaître sur l’écran.

Lorsque, d’un jour à l’autre, vos doigts sur les touches ne font plus entendre aucun son.

Lorsque, d’un jour à l’autre, vous errez de long en large pour oublier que vous êtes en perte de vitesse.

Lorsque, d’un jour à l’autre, vous constatez que vous n’avez plus besoin d’aller où que ce soit.

Lorsque, d’un jour à l’autre, vous n’avez plus assez de désir pour décider quoi que ce soit.

Lorsque, d’un jour à l’autre, vous êtes incapable de vivre pleinement le jour à cause du lendemain.

 

J’attends la nuit avec la certitude de pouvoir l’affronter que me donne le scintillement des enseignes lumineuses.

Des deux mains attirer un visage vers le sien et se retrouver lèvres contre lèvres.

 

Jeudi 29 novembre

 

Rêve. Une catastrophe vient d’avoir lieu. À la lecture du journal, je constate que je figure parmi les victimes.

En bas, à l’arrêt du 191, les jeunes filles se rapprochent les unes des autres, à cause du froid.

Même le froid leur est prétexte à rire.

Le bus tarde à arriver. Elles regardent leurs montres. Sans doute seront-elles en retard. Rien de plus drôle.

Quand il arrive enfin, elles montent en se bousculant pour rire une dernière fois.

Etre petite souris dans le bus et écouter ce qu’elles se racontent, surtout celle qui marmonne dans son mouchoir rouge.

De ma fenêtre, je vois le bus s’éloigner. Elles n’ont pas trouvé de places assises. Ça les fait rire encore.

9 h 30. Je pense à elles en me préparant pour la boxe. Si je suis encore en vie demain, je leur offirai des roses.

10 h, Gaîté. Que du plaisir.

10 h 10, Odéon. La dame endormie dans le métro, le livre de Dicker entre les main, son chapeau sur le front.

10 h 15, rue Clément. Une famille roumaine attend dans le froid l’ouverture de la soupe populaire. L’homme peste, car son portable ne marche pas.

11 h, boxe. Je me suis trompé de jour. On me le signifie sans prendre de gants.

Midi. « Plus de danger à ne pas dormir qu’à prendre des somnifères », assure la pharmacienne. Qui ne précise pas s’il faut dormir seul.

Rue Clément. Il y a foule devant la soupe populaire. Un homme attend sagement son tour, un gros ours en peluche sous le bras.

12 h 15, Gaîté. Mon va-tout.

J’aimerais parler lumière avec un horloger, une couturière, un dermato, un peintre, une prostituée et peut-être même un lecteur.

J’aimerais parler lumière avec un pêcheur, un mineur, un astronome, un conducteur de métro. Ça fait du monde tout ça.

J’aimerais encore parler lumière avec un chef op, un égoutier, un otage, un aveugle, quelqu’un qui s’est longuement perdu dans le noir…

Autrefois, avec tout ça, j’aurais composé des Nuits magnétiques.

18 h, Malakoff. Quand la nouvelle opticienne fait semblant de ne pas me voir, ça ne tourne pas forcément à l’avantage de ses lunettes.

18 h 15, avenue Pierre-Larousse. Une femme sort d’un taxi, qu’elle paie en continuant sa conversation au téléphone :

« Pourquoi m’as-tu fais ça ? Tu peux le dire pourquoi tu m’as fait ça ? »