Cent quarante signes
Lundi 14 janvier
La cliente est une inconnue que je connais bien, mais que je n’avais pas reconnue du fait de mes récents problèmes de vision.
Oui, je l’inventerais qu’on ne me croirait pas, je n’ai rien trouvé de mieux que de faire la queue devant la nouvelle opticienne.
Par miracle, l’arrivée de Sophie Calle interrompt le débat.
Sans transition, nous repartons sur les pommes de terre. Sophie les veut à la chair ferme, de couleur homogène et sans verdissement ou germination.
« J’ai ce qu’il vous faut, tranche la marchande de légumes. Avec les chéries, vous ne serez pas déçue. »
Nous repartons, Sophie avec ses chéries, moi avec mes carottes terreuses, quand la marchande de légumes me rattrape. « Juste une question », dit-elle.
« C’est vrai ce que dit le poissonnier : vous parlez de moi dans des truites ? Je me demande bien ce que vous pouvez avoir d’intéressant à raconter. »
Lundi 14 janvier
9 h, Malakoff. Tôt levé ce matin, j’ai tourné chez moi comme un ours en cage, dans l’attente des jeunes filles.
C’est peu dire que je les attends, mes princesses.
Me voilà, même, trop impatient à présent pour essayer de me souvenir de mes rêves.
J’ai dû les lancer vers le fond de ma mémoire, d’où ils resurgiront le moment venu, peut-être quand je m’y attendrai le moins.
Je peux leur faire confiance pour me sauter au visage…
Arrivée des premières jeunes filles.
Comme si elles étaient une volée de moineaux, je marche sur la pointe des pieds pour être sûr qu’elles ne s’envolent pas.
On dirait une boîte de couleurs laissée par un artiste dans la grisaille froide.
L’une après l’autre, avec des éclats de rire, elles se passent sur les lèvres un rouge d’un vermillon éclatant.