Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 174 sur 209

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Cent quarante signes

Samedi 12 janvier

Rêve. Ce nous qui me submerge.

Rêve. Ce nous qui est le monde.

Des rêves notés en pleine nuit dans un quasi aveuglement et plus ou moins de la main gauche.

Dans le noir, la main court vers l’illisibilité du rêve. J’en fais chaque nuit l’expérience.

Difficile relecture du petit matin. Chacun le sait. Lien perdu. Connexion impossible. Langue morte.

La phrase insiste pourtant, en pleine nuit. Elle frappe à la porte, presque menaçante, jusqu’à ce qu’on lui ouvre.

Jusqu’à ce qu’on l’écrive.

Comme si écrire cette simple phrase, insistante et obscure, ce n’était pas l’effacer aussitôt, la faire voler en éclats, la réduire à néant.

La faire disparaître, au fond, comme les meurtriers s’y emploient aussi avec les indices visibles de leurs crimes.

Ainsi, le rêve ne s’écrit pas à main nue. Beaucoup trop de risques. Certains, alors qu’on croit les écrire, on ne fait que les écorcher vifs.

 

Samedi 12 janvier

 

Rêve. Je pars de bon matin, un matelas plié sous le bras, incertain de pouvoir rentrer, ni ce soir ni un autre soir.

9 h, Malakoff. À l’arrêt du 191, l’ambiance est au gris des mauvais jours. Pas de jeunes filles un samedi. Pas de quoi rire.

Un vieil homme garde un bras levé comme s’il craignait que le bus oublie de s’arrêter à l’arrêt Victor-Hugo.

Il fait de grands gestes au conducteur, lorsqu’il arrive. Mais apparemment, le conducteur ne le voit pas et poursuit sa route.

De sa mésaventure, le vieil homme prend à témoin le jeune homme blond aux cheveux courts et au regard sévère, à peine arrivé.

Le jeune homme garde le silence. Il fait comme s’il n’avait rien vu, rien entendu. Il tient un étui à violon comme dans un mauvais Chagall.

Au croisement de l’avenue Pierre-Larousse et de l’avenue Victor-Hugo, la jeune femme au chien. Je m’enhardis à lui demander comment elle va.

« Comment je vais ? Comme d’habitude », répond-elle, un rictus en guise de sourire. Et sans me regarder.

Elle s’éloigne puis revient sur ses pas. « J’ai un aveu à vous faire (long silence), j’aime votre chien. »

Pris de court, et décontenancé par son annonce, je fais l’imprudence de lui proposer d’échanger nos chiens.

« Si vous le voulez », concède-t-elle. Et nous voilà partis, chacun de son côté, avec un chien qui n’est pas le sien.

L’idéal, bien sûr, ce serait, par ce sacrifice, de me rapprocher de la jeune femme et, à terme, si les choses tournent bien, de récupérer mon chien.

Quitte ou double, en somme.

20 h, Opéra Garnier. Pas voulu savoir ce que j’allais voir ou écouter. J’aime que tout se joue dans l’ignorance des premiers instants.

La plupart du temps, c’est la déroute. Je suis dans de beaux draps. La magie n’est pas au rendez-vous.

Pourquoi aller à l’Opéra, si ce n’est pour oublier le temps catastrophique qui a succédé à un certain âge d’or ?

Si rares sont les spectacles qui occupent, le temps d’une représentation, toute la place du monde et des arrière-mondes.

Si rares sont les spectacles qui font regretter de ne pas avoir des poings de boxeur pour applaudir plus fort.

Ce ne sera pas pour ce soir, malheureusement, même si, à l’Opéra Garnier, on ne sait plus où donner de la tête.

Le grand escalier : voilà une certitude à laquelle s’accrocher, quand bien même on manque une marche.

Et quand bien même, lorsqu’on rencontre une jolie femme, on ne sait pas toujours de quel sexe elle est.

L’Opéra : un leurre qui ne vous veut aucun mal, vous inflige-t-il, plus souvent qu’on le souhaiterait, un mauvais spectacle…