Cent quarante signes
Jeudi 15 novembre
Vieux souvenir, peut-être, du temps où on appelait la rue, rue du Far West, en raison des divers trafics dont elle était le théâtre.
18 h, avenue Villemain. Un gamin à son petit frère : « J’vais te chercher tous les jours, j’veux que tu m’achètes un jeu à 70 euros. »
Parfois, ce qui ne sert à rien n’est pas inutile.
Sauf, chez moi, ces papiers avec tant de choses écrites dont je n’ai jamais rien fait et ne ferai certainement jamais rien.
Dès que j’ai un moment libre, je m’invente une contrainte. N’importe quoi pour ne pas rester en tête à tête avec moi-même.
Je finis par trouver le temps long et à craindre, en fin de partie, de ne plus savoir qui je suis, à supposer que je l’ai su un jour.
C’est à peine, déjà, si je me reconnais lorsque j’aperçois mon visage au détour d’une page d’un livre pourtant signé de mon nom.
Marcher comme un dément, presque sa vie entière, et n’être toujours pas plus près de n’importe quel but.
Pas un livre qui ne vaut d’être lu s’il ne vous coupe le souffle comme lorsque votre amour est en train de vous embrasser.
À force de lire tant de livres, je finis par perdre connaissance.
Jeudi 15 novembre
Rêve. Je me lance dans un élevage de poulets et de grenouilles qui se distinguent les uns et les autres par leur couleur jaune safran.
9 h, avenue Pierre-Larousse. Une jeune fille attend le bus en s’admirant sous toutes les coutures dans la vitrine du chinois.
Toutes ces jeunes filles qui papillonnent le matin à l’arrêt Victor-Hugo. Dieu merci, il me reste encore ça.
Bien des choses intéressantes ont l’air de se murmurer, au sortir de la nuit, qui ne parviennent pas jusqu’à moi.
Le ciel bas ne semble pas les décourager. Les jeunes filles affrontent la journée comme si un royaume leur était promis.