Cent quarante signes
Jeudi 11 octobre
Et tout d’un coup, je crois me souvenir qu’elle s’appelait Carole. Je n’en ai pas la certitude. Disons que c’était Carole.
Oui, c’était Carole ou tout comme. Ici, ce sera Carole.
11 h 30, Malakoff. La boulangère a les ongles en deuil.
18 h 45, rue Lekain. Quelques livres sur des étagères permettent à un restaurant de s’appeler « La librairie ».
19 h 15, place d’Iéna. Un homme entre deux bouffées de cigare : « Ces clochards couchés devant le musée Guimet, ça fait désordre, vous ne trouvez pas ? »
Ouvrir l’œil et tendre l’oreille, c’est déjà ça.
Pourtant, je suis juste devant vous et vous ne me voyez pas.
Vous êtes au moins à 8 sur une échelle de 10 et vous ne m’entendez pas.
« Terrible époque, pour les artistes comme nous », écrivait J.-E. Blanche en 1916. La guerre n’est pas finie. Les artistes, je ne sais pas.
Mettre le cap sur un chemin qui ne mène nulle part.
Mettre le cap sur un non-chemin qui mène quelque part.
Mettre le cap sur le temps qui nous reste à vivre avec l’assurance que celui que nous avons vécu jusque-là ne compte pour ainsi dire pas.
On voit son avenir en grand, quand on est petit et, plus on grandit, plus il rapetisse.
Vite, fermer la radio. J’en ai plein les oreilles.
Jeudi 11 octobre
Rêve. Toutes les lampes à la maison diffusent une lumière violette.
Enfin seul, soupire-t-il, en ouvrant la porte de la maison infestée de rats.
D’un jour à l’autre, perdre tout contact avec la réalité.
D’un jour à l’autre, errer d’un trou à l’autre.
D’un jour à l’autre, douter qu’il soit possible de tomber plus bas.
D’un jour à l’autre, se voir fantôme avant même d’avoir pu plier ses affaires.
D’un jour à l’autre, devoir vivre dans ce qui disparaît d’un jour à l’autre.
D’un jour à l’autre, voir son visage rétrécir dans la glace jusqu’à devenir, un jour ou l’autre, une tête d’épingle à la Giacometti.
D’un jour à l’autre, ne plus pouvoir se raccrocher qu’à l’idée que, quoi qu’il arrive, tout ça finira.
Ceux qu’on rencontre un jour, qui pourraient devenir des amants, des amis, et qu’on ne revoit jamais plus.
Si j’avais quelqu’un près de moi pour m’écouter, je pourrais peut-être essayer de me taire.
Si j’avais quelqu’un près de moi pour m’aider à me souvenir, je pourrais peut-être oublier.
Nous ne nous déplaçons jamais, toi et moi, que de part et d’autre d’une ligne imaginaire.
Roman. Il croyait reconnaître une voix qu’il n’aimait pas. Ce devait être à la radio. En réalité, c’était la pluie dans la gouttière.
Roman. Minuit. Le mari de mon amoureuse frappe à ma porte. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Nous étions des amis de collège.
Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai d’être au bon endroit au bon moment.
Ecouter une cantate d’adieu dans le jour déclinant.