Cent quarante signes
Lundi 12 novembre
14 h. En route pour une lecture publique à Chaumont. Pas de voix. Et toujours le même sang d’encre.
Une dame dans le train : « Si on veut des pleins, il faut accepter les vides. »
Lire à haute voix, c’est-à-dire, chaque fois, à cœur ouvert.
Mais chaque fois qu’on lit l’un de ses textes, on en arrache un peu plus la violence.
La voix s’efforce de donner du relief à de l’indigence.
La pire des craintes : être un auditeur comme les autres. Dehors. Pas dedans.
En route, allez. Il faut y aller.
Face à toutes les craintes, ses écrits, dont on connaît l’extrême fragilité, comme unique refuge.
Roman. Je voyais les mouvements des lèvres, les gestes des mains. Tout allait bien, jusqu’à ce que je distingue, tout à coup, des paroles.
Lundi 12 novembre
14 h. Au bistrot, une fille se vante d’avoir cuisiné pour son amant une omelette avec des champignons dont elle n’était pas sûre.
Plus je regarde la fille, moins j’ai envie de jouer à l’omelette russe.
15 h, place de la Madeleine. Des Japonais se photographient devant la vitrine de Maille, moutarde et condiments, vinaigres et cornichons.
Plus loin, un couple de Chinois, pris dans une scène de ménage qui semble ne pouvoir finir que sur ordre du Comité central.
Rue Royale, la boutique « Vertu » propose des téléphones portables à 8 500 euros.
16 h 30, dans le bus 95. Une dame à sa voisine : « Vous êtes seule ? » « Non, je suis séparée, mais je vis avec quelqu’un. »
Une autre dame, au téléphone, me bousculant : « Y a un sale type qui m’a bousculée. » Le sale type, c’est moi.