Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 19 sur 209

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Cent quarante signes

Lundi 28 mai

12 h, Malakoff, rue Émile-Zola. « Pourquoi l’écologie est de gauche ? » s’inquiète un petit vieux, un bouquet de roses dans les bras.

12 h 14, rue Chauvelot. On ne compte plus les oisillons dont la vie s’arrête sur le trottoir parmi les crottes de chien et les fientes de pigeon.

12 h 16. Sur le trottoir, voilà une bonne semaine qu’un coton-tige est toujours à la même place. Rassurant, si un jour je perdais mon porte-monnaie.

Roman. Un homme suivrait des femmes dans la rue en faisant comme si c’était lui qu’elles aimaient.

Roman à la première personne. La femme au fauteuil rouge, aperçue par la porte entrouverte, m’inviterait à entrer et à la suivre.

Radio. La première fois que j’ai interviewé un écrivain, je posais mes questions comme on approche un sanglier en forêt.

Quand j’arrêterai la radio, j’essaierai de ne plus écouter que des berceuses.

 

Lundi 28 mai

 

Rêve. À la radio, dans le studio, plus une lampe n’éclaire. Nous nous asseyons pour les essais de voix. Les micros ne fonctionnent pas.

Si la fenêtre avait été plus loin du lit, j’aurais eu le temps de me demander chaque matin si oui ou non j’allais ouvrir les volets.

Au plus vif de la jeunesse, on vit une sorte de temps emprunté qu’on croit pouvoir vite rembourser avec tout l’or du temps.

Au rythme où va l’oubli, je ne donne pas cher de mon premier amour.

Roman. Un homme qui a tout son temps est à chaque instant à l’affût des obstacles qui pourraient le faire trébucher.

Roman. À 10 cm du micro, il parle soir après soir et n’arrêterait pour rien au monde, alors que personne ne l’écoute plus depuis longtemps.

Depuis la nuit des temps, j’élis domicile, chaque nuit, dans des oreilles inconnues.