Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 90 sur 209

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Cent quarante signes

Dimanche 7 octobre

« Parler beaucoup, ici, c’est la règle », entend-on dans La Cité du rêve de Krystian Lupa d’après Alfred Kubin.

On ne tutoie pas la culture dans La Cité du rêve. Elle n’est pas toujours déjà là, à disposition, derrière le rideau du théâtre.

Ce n’est pas un coup de théâtre qu’elle attend pour apparaître, mais un « coup dans l’âme ».

« Culture, il vous faut un coup dans l’âme pour commencer. »

Etre ou ne pas être nature morte parmi les vivants ?

 

Dimanche 7 octobre

 

Rêve. Dans mon sac de voyage, j’ai mis mon lit, une table, des chaises, et je m’étonne qu’on m’inflige un supplément de bagage à l’aéroport.

Chaque fois que j’épelle mon nom, j’ai l’impression d’essayer un code qui ne sera pas le bon.

Chaque fois qu’on me demande ma profession, la réponse m’embarrasse, comme si je travaillais pour une organisation secrète, et qui devrait le rester.

Chaque fois que je suis tenu de faire bonne figure en société, je suis aussi nerveux que si je devais, d’un instant à l’autre, faire une demande en mariage.

Chaque fois que j’essaie de paraître doux comme un agneau, les loups me dévisagent, l’œil mauvais.

Chaque fois que je connais la fin de l’histoire, son début me semble particulièrement vulnérable.

14 h 50, Gaîté. Oh !

18 h, Malakoff. La tête contre les murs ! Tous ces tweets trop vite envoyés qui m’inspirent repentirs et regrets éternels…

20 h, avenue Jean-Jaurès. Qui est visé par les aboiements de ce chien inconnu ? Mon chien ou moi ? Ce n’est pas lui, évidemment, qui me le dira.

 

Lundi 8 octobre

Je me demande parfois comment je peux survivre à mes rêves de la nuit et quelle place ils laissent au jour qui vient.

Je me demande parfois comment j’ai pu échapper jusque-là à tous ces pièges placés devant moi. Même un rat, peut-être, n’y arriverait pas.

Je me demande parfois avec quels mots je pourrais identifier l’endroit où je vis.

Le défaut de mots est sans doute ce qui approche cet endroit au plus près.

Je me demande parfois comment je peux encore respirer, tant l’espace se rétrécit.

16 h, Gaîté. Ça n’arrive qu’aux autres.

16 h 30, rue de Vaugirard. Un père à son fils : « Ce soir, ma copine vient dormir ; faudra que tu sois sage. »

17 h 30, dans le bus 95. « Oublier les mauvais côtés, confie cette femme au conducteur, c’est le seul moyen d’y arriver. »

18 h, Malakoff. Pour me venger de mon imprimante, qui m’en fait voir de toutes les couleurs, je décide de ne plus jamais la faire vrombir.

 

Jamais écrit qu’en cherchant mes mots dans une réserve où ils sont comme des trous par lesquels souffle un peu d’air.

Jamais écrit qu’avec des mots dont j’ai peine à embrasser l’immensité.

Jamais écrit qu’avec les mots de tous les jours entendus comme des paroles passionnées.

Jamais écrit qu’avec des mots un peu curieux de la vie.

Jamais écrit le mot vie sans penser à la mort.

 

Quand la chance me sourit, je décèle des signes d’amitié dans les bas étages.