Cent quarante signes

Alain Veinstein · Chapitre 157 sur 209

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Cent quarante signes

Jeudi 20 décembre

Ma préférence, toujours, pour ceux qui ont de la difficulté à parler.

Ma préférence, en somme, pour ceux qui semblent avoir une blessure à la bouche, porte-parole d’une blessure plus enfouie.

« Qu’est-ce que je disais, déjà ? Je ne trouve plus mes mots ? »

« Qu’est-ce que je disais déjà ? J’ai perdu le fil. »

 

Jeudi 20 décembre

 

On annonce la fin du monde pour demain, et je n’ai toujours pas parlé à la jeune femme au chien.

On annonce la fin du monde pour demain et la nouvelle opticienne n’est pas revenue sur son refus de me vendre des lunettes.

On annonce la fin du monde pour demain et je n’entendrai pas l’acteur du muet pousser son premier cri.

On annonce la fin du monde pour demain et ce ne sont pas les pissenlits de la marchande de légumes que je mangerai par la racine.

On annonce la fin du monde pour demain et je reste sans nouvelles de la bénévole de la météo.

On annonce la fin du monde pour demain et les jeunes filles semblent avoir déserté l’arrêt du 191.

On annonce la fin du monde pour demain et Paul Claudel en sera dispensé.

On annonce la fin du monde pour demain et le jeune homme blond aux cheveux courts et au regard sévère a toujours le visage fermé.

On annonce la fin du monde pour demain alors qu’elle a déjà eu lieu depuis longtemps.

Midi, Malakoff. Le manège du square démonté et embarqué dans un camion. C’est peut-être ça la fin du monde.

12 h 15, Gaîté. Hors champ.

12 h 20, Duroc. Un couple d’amoureux, très amoureux, aveugles. Qu’est-ce que ça serait s’ils se voyaient ?