Le Personal MBA
Jouer avec le feu
« Méfiez-vous des grosses têtes et de leurs formules. »
WARREN BUFFETT, PDG DE BERKSHIRE HATHAWAY ET L’UN DES HOMMES LES PLUS RICHES DU
MONDE
P endant ce temps, la finance devenait de plus en plus complexe. Avant le e XX siècle, la comptabilité/finance était une question de bon sens et de calculs relativement simples. L’essor de la comptabilité en partie double (une innovation du e XIII siècle) a apporté de nombreux avantages, notamment une plus grande précision et une facilité accrue à détecter d’éventuelles anomalies (le vol, par exemple), au détriment de la simplicité.
Parallèlement, l’introduction des statistiques dans la finance a amélioré la fonction analytique au détriment de l’abstraction, augmentant les occasions de falsifier les chiffres sans que personne ne s’en aperçoive. Avec le temps, les managers et les cadres ont commencé à utiliser les statistiques et les analyses pour prédire l’avenir, se fondant sur des bases de données et des tableurs, un peu comme les augures de l’Antiquité tiraient des présages en observant des feuilles de thé et des entrailles de chèvres. Le monde lui-même n’en demeure pas moins imprévisible et incertain : comme dans les temps les plus reculés, les signes « prouvent » uniquement les partis pris et les désirs des devins.
La complexité des transactions financières et des modèles statistiques sur lesquels elles reposent a continué de s’accroître jusqu’à ce que les professionnels soient de moins en moins nombreux à comprendre leur fonctionnement et à respecter leurs limites. Comme le révélait Wired dans un article de février 2009, « Recipe for Disaster : The Formula That Killed Wall Street » (« Recette pour le désastre : la formule qui a tué Wall Street »), les limites inhérentes aux formules financières portées au pinacle telles que le modèle de Black-Scholes pour évaluer le prix des options, les distributions gaussiennes et le modèle d’évaluation des actifs financiers (Medaf) ont joué un rôle majeur dans la bulle technologique de l’an 2000 et dans les manigances liées au marché de l’immobilier et aux dérivés de crédit qui ont précipité la récession de 2008.
Apprendre à utiliser des formules financières complexes n’a rien à voir avec apprendre à gérer une entreprise. Il est essentiel de comprendre ce que les entreprises font réellement pour créer et distribuer de la valeur, mais de nombreux programmes d’écoles de commerce ont relégué au second plan la création de valeur et l’exploitation pour donner la priorité à la finance et à l’analyse quantitative. Dans un article intitulé « Upper Mismanagement », la journaliste Noam Schreiber examine la cause de la chute de l’industrie américaine :
Depuis 1965, le nombre de diplômés d’écoles de commerce de prestige
qui vont travailler dans le conseil et les services financiers a doublé,
passant approximativement d’un tiers à deux tiers. Et ceux qui
finissent dans le secteur industriel posent problème à bien des
égards… La plupart des dirigeants de General Motors de ces
dernières décennies viennent du monde financier et non du secteur
industriel. (Fritz Henderson, le PDG actuel, et Rick Wagoner, son
prédécesseur remercié pour son incapacité à enrayer le déclin du
géant de Detroit, ont tous les deux été directeurs financiers de
l’entreprise avant d’accéder à sa tête.) Mais ces dirigeants se
montraient souvent assez étrangers aux innovations qui permettent
une production de haute qualité à bas coût.13
L’amélioration des processus est facile à négliger si vous recherchez l’augmentation des profits à court terme, alors qu’elle est indispensable à la viabilité à long terme de l’entreprise. En ignorant les facteurs qui contribuent à accroître l’efficacité du fonctionnement d’une entreprise, les dirigeants formés aux MBA ont involontairement vidé de leur sang des entreprises précédemment viables au nom des bénéfices trimestriels.