Point Zéro
13 h 11 UTC
Alors qu’il regardait tout autour de lui à la recherche d’une solution, il se rendit compte qu’il y avait du monde sur la plage. Trois silhouettes se tenaient au pied de l’immense falaise de glace qui surplombait l’Artefact, près de l’entrée de la galerie creusée dans la matinée. À cette distance, il ne pouvait distinguer leurs visages, mais, vu son gabarit, l’un d’entre eux devait être le gros type qui avait ridiculisé tout le monde lors du concours de ball-trap.
Il fallait absolument les prévenir ! Mais comment faire à un demi-mile du rivage ? Il n’avait à sa disposition ni fusées de détresse ni porte-voix – il y avait belle lurette que ces accessoires avaient déserté les timoneries des bâtiments modernes –, et l’avertisseur de collision était évidemment hors service. Il songea un instant à briser une vitre pour s’en faire un miroir improvisé, mais, à supposer que les types sur la plage connussent le morse, il ne lui restait plus assez de temps pour les alerter. Il n’avait même pas de fanions de signalisation, nom de Dieu ! En fait, le seul pavillon dont il disposait était celui de la K2, soigneusement remisé à côté de la console principale de navigation, et qui n’était hissé que pour les grandes occasions.
Soudain, un bruit de pas se fit entendre vers l’avant du navire. Et des voix sonores. Je rêve ou ces types parlent russe ?
En désespoir de cause, Tomlinson remonta prestement dans la timonerie ; peut–être pourrait–il s’y dissimuler quelque temps. Pourtant un embryon d’idée continuait à lui trottiner dans sa tête, refusant de lâcher prise. C’était à propos du pavillon…
Le pavillon de la K2 ?
Mais oui, bien sûr ! Pourquoi tu n’y as pas pensé plus tôt, crétin ?
13 h 11 UTC
« Vous captez quelqu’un ? demanda Caleb.
— À cette distance et avec la masse de ferraille à traverser, c’est comme entendre quelqu’un murmurer de l’autre côté de l’autoroute, grommela Poppy Borghese avec une grimace de concentration sur le visage. Mais je vous promets que j’essaie, Caleb. »
Tout était calme sur la plage. Juste à leur droite s’élevait la muraille de béton grisâtre et raviné de l’Artefact, silhouette énorme et vaguement inquiétante évoquant un géant endormi. Quels secrets peuvent bien se dissimuler là–dedans ? pensa le jeune homme. Au–dessus de leurs têtes se déployait l’à-pic vertigineux des falaises de glace, avec l’immense bannière verdâtre de la bâche de renfort. Mouillé au milieu de la rade, pas très loin d’un gros iceberg, le Global Defender leur présentait son flanc bâbord.
Aucun signe d’activité sur le navire.
« J’ai quelqu’un, fit Poppy. C’est Mahoney, un de mes types. La liaison est pourrie, mais on dirait qu’ils viennent d’avoir une panne de courant.
— Ils ont autre problème à bord ? questionna One-Shot.
— Je ne crois pas. Mais Mahoney était seul dans sa cabine quand les plombs ont sauté. Il est en train de se rendre au carré pour prendre les nouvelles…
— Pas d’autre problème ? dit Caleb d’un ton dubitatif. On dirait que ce n’est pas l’avis du type sur la passerelle ! »
Les deux autres regardèrent dans la direction indiquée. « Toi raison, approuva One-Shot qui avait mis sa grosse main en visière pour mieux voir. On dirait petit bonhomme piment dans le cul…
— Vous pouvez zoomer, indiqua Poppy. Les deux touches jaunes sur le gantelet de gauche. Évitez juste de bouger la tête quand le bidule est activé, sinon vous allez vous retrouver par terre. »
Les visières en verre blindé des trois combinaisons se rabattirent presque simultanément, et l’image du Global Defender se mit à grossir démesurément jusqu’à ce que le poste de commandement du navire occupe tout le champ de vision.
La silhouette qui gesticulait sur la timonerie était maintenant tout à fait reconnaissable.
C’était le capitaine Tomlinson.
Et il n’avait pas l’air fou de joie.
L’officier faisait des moulinets avec les bras et semblait hurler de toutes ses forces, mais, si tel était le cas, le son de sa voix était complètement couvert par le bruit du ressac se brisant sur le rivage. Dommage que Josh ne soit pas là, pensa Caleb. Il aurait pu lire sur ses lèvres. Tomlinson s’arrêta au bout de quelques secondes, comme s’il réalisait la futilité de ses efforts. Il jeta un coup d’œil alarmé derrière lui puis se pencha avec précipitation et saisit quelque chose à ses pieds ; l’instant d’après, il se relevait et déployait le pavillon de la K2 contre le bordé du château avant.