Point Zéro

antoine Tracqui · Chapitre 296 sur 319

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Point Zéro

17 h 47 UTC

 

La petite vedette hors-bord vint se ranger contre le ponton branlant, et le pilote mit le moteur au point mort. Kendall Kjölsrud prit pied avec précaution sur la jetée vermoulue, suivi par Caleb puis par les huit autres rescapés de l’équipée du Do–X. De l’autre côté du quai, les hangars en ruine de Grytviken s’alignaient comme autant de vestiges d’un temps révolu. Echoué à quelques encablures sur bâbord, un vieux navire baleinier à demi-couché sur le flanc offrait ses tôles rouillées comme perchoir à des milliers d’oiseaux de mer qui contemplaient les arrivants sans manifester la moindre crainte.

Ici les hommes ne faisaient que passer.

Caleb n’en revenait pas que ce soit déjà terminé. Pourtant, au départ, les choses ne s’annonçaient pas pour le mieux. Les marins qui les avaient pris en charge pour les conduire sur le Stratton avaient été corrects, mais peu loquaces ; leur attitude méfiante et leur armement conséquent en disaient long sur les consignes qu’ils avaient dû recevoir au cas où leurs invités auraient fait preuve de mauvaise volonté. Une fois à bord, le commandant de la frégate, un certain capitaine John Davenport, leur avait fait la même impression. Courtois, mais ferme, et manifestement décidé à appliquer ses ordres à la lettre.

Aucun doute en tous cas : ils étaient à nouveau prisonniers.

À ce stade, la procédure standard aurait voulu qu’ils soient fouillés, séparés les uns des autres, et qu’ils fassent l’objet d’un premier débriefing individuel – probablement par holoconférence avec l’état–major interarmes, ou bien avec une antenne de la CIA ou de la NSA si le gouvernement fédéral jugeait l’affaire trop sérieuse pour la confier aux seuls militaires. Ils seraient ensuite déposés à la base navale américaine la plus proche avant d’être ramenés par vol spécial aux États–Unis, où ils seraient à nouveau interrogés sans limitation de durée puis gardés au secret pendant une période également indéterminée.

Mais rien de tout cela ne s’était produit. À peine le capitaine Davenport s’était–il présenté que Kjölsrud et Viktor Bernstein avaient exigé d’avoir un entretien particulier avec lui, puis qu’on leur assurât une communication sat sécurisée avec le président des États–Unis ; l’officier avait failli leur rire au nez, mais les deux hommes avaient fait preuve d’une telle assurance qu’il avait fini par accéder à leur demande et les avait emmenés avec lui pendant que les autres étaient consignés au carré des officiers.

Pour les rescapés, l’attente avait commencé. Dans des conditions qui auraient pu être pires, puisqu’une solide collation leur avait été servie – leur premier vrai repas depuis quarante-huit heures. Ceux qui en avaient besoin, en particulier Jill Soderberg et Charlie Gomez qui avaient été assez sérieusement contusionnés lors de l’assaut initial des Russes, avaient également reçu des soins ; quant au malheureux Lyndon Devereaux, il avait été conduit au bloc médical pour un examen approfondi de ses brûlures. Près de deux heures s’étaient écoulées lorsque Kjölsrud et Davenport avaient à nouveau franchi la porte du carré ; un sourire las se peignait sur le visage du premier, tandis que le second avait manifestement de la peine à masquer sa surprise.

« C’est bon, avait simplement dit Kendall Kjölsrud. Nous sommes libres. On dégage. »

Le capitaine Davenport sauta à son tour sur le ponton, avant de se rapprocher de Kjölsrud et de Viktor Bernstein. « Voilà, messieurs, leur dit– il. C’est ici que nos routes se séparent. Content en tout cas d’avoir pu vous donner ce petit coup de main, tout à l’heure.

— Vous avez fait bien plus que ça, commandant, lui répondit Bernstein. Sans votre intervention et celle du North Carolina, nous serions tous morts à l’heure actuelle.

— Possible… fit l’officier. Mais vous m’avez plutôt donné l’impression d’être capables de vous débrouiller par vous–mêmes. Quoi qu’il en soit, permettez-moi de vous réitérer ma proposition de vous ramener à Ushuaïa ; si j’ai bien compris, c’est là que votre avion vous attend. Ce n’est qu’à trente-six heures d’ici, et nous avions de toute façon prévu d’y retourner avant de reprendre nos manœuvres. Un peu de repos après les épreuves que vous avez traversées ne vous ferait pas de mal.

— C’est une offre très généreuse de votre part, commandant, répondit Kjölsrud. Mais nous avons notre propre hélico, et il ne mettra que six ou sept heures à faire le trajet. Cette… malheureuse aventure nous a éloignés pendant près de deux semaines de nos bureaux, mon associé et moi–même. Vous comprendrez certainement que nous ayons hâte de passer à autre chose. Un grand merci en revanche pour avoir accepté de prendre en charge notre blessé. »

Vu la gravité des brûlures de Devereaux, il avait été décidé que ce dernier demeurerait à bord du Stratton jusqu’à l’escale d’Ushuaïa, où un jet médicalisé affrété par la K2 viendrait le récupérer. Jill Soderberg resterait auprès de lui pendant que Charlie Gomez prendrait l’hélico, où ses compétences de pilote lui permettraient de relever Kjölsrud et Caleb si le besoin s’en faisait sentir.

« C’est bien le moins que nous puissions faire », dit Davenport en serrant la main du vieillard puis celle de Viktor Bernstein. Puis il prit congé tour à tour des autres rescapés. Caleb vint en dernier : il s’était un peu éloigné du groupe et se tenait vers l’extrémité de la jetée, regardant la côte d’un air pensif.

« Je regrette de n’avoir pas eu le temps de discuter davantage avec vous, monsieur McKay, lui dit l’officier. Ou dois-je dire “lieutenant” ?

— Monsieur ira très bien, commandant. J’ai rendu mon tablier il y a quelque temps déjà…

— Si seulement la moitié de ce qu’on m’a raconté tout à l’heure à votre sujet est exact, je pense que pas mal de gens ont dû vous regretter à Hereford…»

Pour toute réponse, Caleb eut un sourire – et un imperceptible haussement d’épaules.

« Quand comptez-vous prendre l’air ? demanda Davenport.

— Ce soir, répondit aussitôt Caleb. J’ai une dernière chose à faire, ensuite nous pourrons y aller.

— Très bien. Je me dois de vous informer que nous avons été contactés par l'Ivan Grozny il y a une heure environ. Ils dépêcheront demain matin une vedette rapide pour récupérer leurs morts. Je vous conseille très vivement d’avoir déguerpi d’ici là ; ils ont quand même perdu vingt-deux types dans l’affaire, et, quand ils verront ce que vous en avez fait, je ne réponds plus de rien si vous êtes encore dans les parages. »

Caleb hocha la tête en silence. Il contemplait à nouveau un point précis du littoral avec le même air songeur que quelques instants plus tôt. Davenport suivit son regard et comprit que le jeune homme avait les yeux fixés sur le cimetière de Grytviken, qui se dressait à cinq cents mètres de là sur la colline surplombant la rade.

« On m’a dit que c’est votre grand–père qui est enterré là–haut, n’est–ce pas ? demanda doucement le commandant du Stratton.