Point Zéro
21 h 54 UTC
Guennadi Baranko trébucha et se retint à la paroi de la coursive, surpris par le brusque coup de roulis qui venait de secouer le Vladimir Karvaiyski. Le vent avait pas mal forci au cours des dernières heures ; le soleil n’était couché que depuis une heure, mais une obscurité de poix régnait déjà à l’extérieur du navire. L’officier reprit son équilibre, tourna la grosse clé dans la serrure et fit trois pas dans la cabine chichement éclairée. L’odeur de plus en plus suffocante lui fit monter un jet de bile dans l’arrière-gorge : à la puanteur des excréments répandus un peu partout se mêlait un remugle de barbaque qui commençait à tourner – Baranko nota du coin de l’œil que les gros morceaux de viande déposés au sol avaient été déplacés depuis son précédent passage, et que certains étaient sérieusement entamés.
Baranko fit quelques pas circonspects en direction du grabat où le monstre était allongé sur le flanc. Yngvi semblait toujours inconscient. N’était le faible mouvement de ses flancs qui se soulevaient régulièrement, on aurait dit que la créature était morte depuis plusieurs jours. Ses yeux demeuraient mi-clos, et sa gueule aux crocs effrayants béait largement, laissant s’écouler un filet de liquide sanieux ; une mouche venue d’on ne sait où se baladait sur le crâne blanchâtre aux longs cheveux clairsemés.
Un certain agacement s’empara de l’officier russe, qui commençait à se demander pourquoi Iazov l’avait envoyé là. Qu’est ce qu’il y a à voir, nom de Dieu ? Il est exactement dans le même état qu’il y a six heures, sinon pire… Il se pencha avec prudence pour mieux inspecter le gisant. Et ses yeux s’arrondirent de stupéfaction.
Effectivement, il y avait du changement.
21 h 54 UTC
« N’empêche, assura Poppy, vos histoires de clan ça en jette. J’ai toujours rêvé de me bagarrer avec des mecs en jupe à carreaux. »
Le regard que lui jeta Caleb avait valeur d’avertissement, mais elle n’en tint aucun compte : « Et c’est vrai que vous vous baladez avec un canif dans la chaussette ? Vous vous en servez pour découper le haggis ? »
— Sgian dubh, marmonna–t–il pour toute réponse.
— Quoi ?
— Sgian dubh, répéta–t–il. C’est le nom du couteau. Et il ne sert pas à faire la cuisine, c’est le travail des femmes ; aucun Highlander digne de ce nom ne s’abaisserait à une tâche aussi minable.
— Vous m’en direz tant. Et il sert à quoi, alors, votre fameux couteau ?
— À deux choses. La première, c’est à affirmer la virilité de celui qui le porte, et aussi à exprimer une certaine menace latente : seule l’extrémité du manche doit être visible, d’ailleurs sgian dubh veut dire « lame cachée » ; une manière comme une autre de prévenir qu’il ne faut pas trop emmerder les types en jupe à carreaux.
— Et la seconde ?
— À faire poser des questions stupides aux touristes américains. »
Prise de court, elle ouvrit de grands yeux avant d’éclater de rire. Lui aussi se mit à sourire, pas fâché d’avoir su la remettre à sa place. « Désolée, Caleb, fit–elle après quelques instants. Je ne voulais pas être vexante. Le patron m’a toujours dit que je devais respecter les coutumes des minorités ethniques…»
Après cet échange, ils travaillèrent quelques minutes sans parler. Ils avaient terminé de démanteler la charpente métallique de la réserve d’équipements polaires où ils se trouvaient et s’attaquaient maintenant aux parois. Celles-ci étaient faites de tôles boulonnées, et, sans outils adaptés, leur démontage aurait dû être long et fastidieux ; heureusement, face à la combinaison de Poppy, les plaques de métal avaient la résistance du carton mouillé et commencèrent vite à s’empiler devant la structure désossée. Pour sa part, Caleb s’employait à rassembler tout le matériel sorti du bâtiment dans une vieille barque en bois reconvertie en benne à ordures.
« Parlez-moi encore de ce clan, finit par dire Poppy. Il est ancien ?
— Très, opina Caleb. Il y avait déjà des McKay dans les Highlands à l’époque où mes ancêtres combattaient les légions romaines à poil, avec un peu de peinture bleue pour tout vêtement. Notre clan est un rameau issu des McKay de Yarrich Castle, avec lesquels nous sommes en froid depuis le treizième siècle.
— Un conflit territorial ?
— Pire que ça. Un verrat.
— Un verrat ?
— Un droit de saillie non payé. Ne rigolez pas avec ça, c’était très grave. Beaucoup d’hommes valeureux sont morts à cause de ce foutu cochon. Mais c’est fini maintenant, nous nous contentons de ne pas les saluer quand nous les croisons dans les pubs de Wick ou de Thurso.
— Vous êtes nombreux ?
— Non. Je suis le dernier héritier mâle, donc le chef du clan sur le papier. Sinon il me reste une tante qui vit à Londres, et ma cousine Deirdre ; c’est elle qui administre le domaine et représente de facto la famille lors des cérémonies officielles.
— Et vos parents ?
— Tués tous les deux à Belfast, dans un attentat à la voiture piégée. En même temps que ma sœur Lisa.
— Quoi ?
— Ils n’étaient pas spécifiquement visés. Mauvais endroit, mauvais moment, voilà tout. Mon père était attaché militaire auprès du gouvernement d’Irlande du Nord. La charge devait exploser à la fin d’une visite du Secrétaire au Home Office ; en fait, elle a sauté alors que les invités commençaient seulement à arriver. Juste quand la voiture de mes parents passait à côté du véhicule piégé. Problème de détonateur, d’après l’enquête.
— Mon Dieu…» murmura Poppy.
Caleb se tourna vers elle, surpris par sa réaction. Pour le coup, elle avait l’air sincèrement bouleversée.
« Ça va bien, Poppy, lui dit–il d’un ton apaisant. C’était il y a longtemps, je n’avais que huit ans.
— Désolée, Caleb. C’est juste que…
— Oui ? » demanda–t–il en voyant qu’elle cherchait ses mots.
Le visage de la jeune femme se ferma d’un coup : « Sans importance, lâcha–t–elle. On continue le boulot ? »
Puis elle se remit à arracher ses cloisons, mais cette fois avec une sorte de rage – comme si sa vie en dépendait. Pendant plusieurs minutes, on n’entendit plus que les hurlements du métal torturé et les grincements des plaques de tôle quelle balançait à terre à toute volée. Même avec l’assistance motrice de la combinaison, une telle débauche d’énergie devait être rapidement épuisante dans l’atmosphère viciée que les filtres avaient de plus en plus de mal à épurer ; elle finit par s’arrêter hors d’haleine, au bord de l’évanouissement.
Caleb profita de l’occasion pour demander d’un ton détaché : « Et vous ? De la famille ? »
Elle mit très longtemps avant de répondre.
« Non, dit–elle d’une voix curieusement distante. J’ai… j’avais deux frères. L’un est âgé et vit en Europe, je ne l’ai pas vu depuis des années. L’autre est mort. »
Sur ces mots, elle se détourna et reprit son travail de démolition avec des gestes plus mesurés. Caleb lui jeta un coup d’œil à la dérobée ; quelque chose dans son expression lui souffla qu’il valait mieux ne pas insister.
Fin de la séquence émotion.
Gretchen Vogt s’apprêtait à vérifier la charge numéro 75 quand un énorme fracas de bois brisé retentit derrière elle, la faisant sursauter violemment. Elle se retourna, plus agacée que surprise.
Joshua venait de balancer par l’écoutille du Dornier le meuble de bar du pont passagers, et celui–ci s’était disloqué sur les débris qui commençaient à former un petit monticule à côté de l’appareil. « Pas de bobo, les filles ? » lança l’intéressé en passant la tête par l’ouverture du fuselage. Des coups sourds provenaient de l’intérieur de l’avion, indiquant que là aussi le travail allait bon train.
Avec l’aide de Viktor Bernstein et de Vandell Richardson, le grand Néo– Zélandais s’était porté volontaire pour constituer la troisième équipe de démolition. La tâche du trio consistait à alléger l’appareil en le délestant de tout ce qui n’était pas indispensable : mobilier, cloisons démontables, matériel stocké dans la soute. Sans oublier les cadavres, qui avaient été sortis en premier et déposés hors du hangar afin de ne pas porter atteinte au moral des troupes.
« Bien sûr que non, maugréa la belle Allemande. Pense juste à prévenir la prochaine fois : avec ce que je suis en train de manipuler, le moindre faux mouvement pourrait déclencher un joli feu d’artifice…»
Ce qui était parfaitement faux, mais Sarah Miller l’ignorait. En la voyant esquisser un geste de recul, Gretchen s’empressa de la rassurer : « Du calme, Sarah, je blaguais. Le FOX-7 est incroyablement stable, vous pouvez taper dessus à coups de marteau ou le jeter dans la cheminée, il ne se passera rien ; seul un allumeur électrique avec une petite charge d’explosif primaire peut le faire détoner.
— N’empêche que ces trucs-là me rendent nerveuse, avoua la jeune scientifique. Je ne sais pas comment vous faites pour garder votre calme en maniant ces saloperies.
— C’est mon boulot », répondit Gretchen en haussant les épaules. Elle passa le pain d’explosif usiné au hobbit, avant de poursuivre : « Et je ne suis pas la plus mauvaise sur le marché, sinon Caleb ne m’aurait jamais prise dans son équipe. Il n’est pas du genre à s’embarrasser de bras cassés.
— Vous vous êtes connus comment ?
— C’était il y a cinq ans, en 2013. Caleb m’avait déjà contactée une première fois à la fin de l’été. Il venait de constituer le noyau de son équipe avec Josh et One-Shot, et il lui manquait encore un spécialiste en explosifs.
— Et vous avez bien sûr accepté…
— Non. Je l’ai envoyé sur les roses. À l’époque je gagnais très bien ma vie comme consultante pour des groupes miniers ou pétroliers. En plus, j’ai une certaine éthique personnelle qui m’a toujours conduite à sélectionner mes employeurs : tout plaquer pour me mettre au service d’un groupe d’ex-barbouzes inconnus et qui plus est fauchés, ça ne collait pas tout à fait avec mon plan de carrière… Autant aller bosser pour les nazis de la Darkwater : au moins, ils payent bien.
— Qu’est–ce qui vous a poussée à changer d’avis, alors ? demanda Sarah.
— Caleb s’est repointé fin décembre au séminaire Guy Fawkes(28) de la Société des Dynamiteurs qui se tenait cette année-là à Sydney – j’ai appris plus tard qu’il s’était tapé tout le voyage juste pour me rencontrer. Je présentais un topo sur la courbe de Crussard appliquée aux états entropiques des régimes de détonation du HMX ; je ne pense pas qu’il y ait compris grand–chose, mais ça ne l’a pas refroidi, et il a réitéré sa proposition. Entre-temps, il y avait eu l’affaire du Boeing mexicain, qui avait eu un certain retentissement dans les médias… J’ai accepté de l’écouter, nous avons sympathisé, et il a su me convaincre que sa boîte n’était pas une énième société militaire privée pour vieux paras en rupture de ban. Pour tout dire, je ne suis pas totalement sûre que sa volonté de m’embaucher ait reposé uniquement sur mes compétences professionnelles. Mais bon…